Rassemblement
Œcuménique

L'Europe
et les Églises

Actes

Poitiers,
17 & 18 mars 2001

Poitiers,
Association Poitou-Œcuménisme,
septembre 2001

 

Rassemblement
Œcuménique

L'Europe
et les Églises

Actes

Poitiers,
17 & 18 mars 2001

Poitiers,
Association Poitou-Œcuménisme,
septembre 2001

Rencontre organisée et actes publiés par

Association Poitou-Œcuménisme,

5, rue des Écossais,

86000 Poitiers

 

 

 

 

 

 

 

AVERTISSEMENT

Ces actes sont la transcription écrite de l’enregistrement qui a été fait sur place lors du colloque organisé par POITOU OECUMENISME. Le lecteur sera peut être dérangé par le style oral. Nous n’avons pas la prétention de faire un ouvrage mais simplement garder une trace de ce qui s’est dit pendant ces deux jours. Le texte des conférences n’a pas été relu par les conférenciers et il manque un certain nombre de références. Pour tout cela, nous demandons l’indulgence du lecteur.

 

 

Nos remerciements

à Jean WAELES qui a assuré les enregistrements

à Jean Pierre BONNET qui a fait l’essentiel des retranscriptions

à Jean Pierre GARDELLE qui a fait la mise en forme

à tous ceux qui ont relu ces actes

SOMMAIRE

Présentation: *

Le Déroulement du Week-End *

Samedi 17 mars *

Dimanche 18 mars *

Les intervenants : brève présentation. *

Introduction *

Accueil par Stéphane Griffiths *

Introduction de Jean-Luc Mouton *

Conférence d’Élisabeth Behr-Sigel *

1. Signification de la construction européenne dans la perspective orthodoxe. *

2. De quelle Europe s'agit-il? *

3. Une profession de foi. *

4. Orthodoxie et construction Européenne après la 2e guerre mondiale. *

5. Le dialogue œcuménique permet cependant de jeter des ponts. *

Questions à Élisabeth Behr-Sigel *

Conférence de Jean-Baptiste de Foucauld *

1. Les apports des Églises à la construction de l’Europe. *

2. Comment les apports des Églises peuvent-ils être recevables ? *

3. Europe et laïcité(s) *

Questions à Jean-Baptiste de Foucauld et Élisabeth Behr-Sigel *

Les Forum *

Forum 1. Églises et conflits en Europe *

Gordon Campbell *

Raphaël Picon *

Forum 2 Églises, Europe et Tiers monde *

Antoine Sonntag *

Questions *

Forum 3. Les Églises au service de l'homme en Europe *

Guy Aurenche *

Jean-Pierre Payot *

Forum 4. Les Églises au service de l'homme en Europe *

Chad Coussmaker *

Paul Huot-Pleuroux *

Forum 5. Les relations entre les religions en Europe *

La table ronde *

Présentation des participants *

Compte-rendu des forums *

a) Les relations entre les religions en Europe (forum 5) *

b) Les relations entre les Églises en Europe (forum 4) *

c) Les Églises au service de l'homme en Europe (forum 3) *

d) Églises, Europe et Tiers-monde (forum 2) *

e) Conflits en Europe et Églises (forum 1) *

Les questions posées *

a) Importance de faire l'Europe *

b) Une Europe des Églises? *

c) Rôle des Églises en Europe *

d) Questions de la Salle *

La célébration œcuménique *

I. Nous croyons « L'Église une, sainte, catholique et apostolique ». *

II. Sur le chemin de la communion visible des Eglises en Europe *

III. Notre responsabilité commune en Europe *

 

 

Présentation:

Le Déroulement du Week-End

Samedi 17 mars

15h Conférence d'Élisabeth Behr-Sigel
16h Questions
17h Conférence de Jean-Baptiste de Foucauld

20h30 Soirée
– Montage diapositives sur les "Croix en Poitou"
d'après l'exposition du musée Sainte-Croix, Poitiers,
présenté par le Père Jacques Lefebvre

– "Trio Griffiths". Pauline, harpe ; Lucile, flûte;. Elsie, violoncelle et chant:
Mozart, Fauré...

– Deux témoins des relations entre le christianisme et l'islam,
avec Alex et Hélène Bricet.

– Psaume et cantiques du XVIe siècle et du Réveil,
avec Robert et Cynthia Carefoot

Dimanche 18 mars

8h45 Prière

9h15-11h15, les cinq Forums
– 1, Conflits en Europe et Églises;
– 2, Églises, Europe et Tiers-monde;
– 3, Les Églises au service de l'homme en Europe;
– 4, Les relations entre les Églises en Europe;
– 5, Les relations entre les religions en Europe.

11h30, Repas

13h30, Table ronde animée par Jean-Luc Mouton,

avec la participation de Guy Aurenche, Élisabeth Behr-Sigel, Chad Coussmaker, Raphaël Picon, Antoine Sonntag

15h15, Célébration

Les intervenants : brève présentation.

Guy Aurenche, avocat,
ancien président de l'Acat en France,
président d'honneur de la Fiacat (Fédération internationale de l'Acat).
Membre de la Commission française justice et paix.

Élisabeth Behr-Sigel, théologienne orthodoxe

Michel de Bouverie

Alex et Hélène Bricet,
ont été dix ans délégués de l'évêque de Versailles pour les relations avec les musulmans

Gordon Campbell,
pasteur de l'Église presbytérienne d'Irlande,
professeur à la Faculté de théologie réformée d'Aix-en-Provence

Jacques Chauvin, pasteur de l'E.R.F. à Rouillé

Lorraine et Yves Content, Poitou-Œcuménisme

Dominique Coste,
Président du Conseil Presbyréral de l’E.R.F. Poitiers
Poitou-Œcuménisme

Chad Coussmaker,
chanoine, prêtre du Diocèse d'Europe de l'Église de Grande-Bretagne

Serge Duguet, prêtre,

Jean-Baptiste de Foucauld,
inspecteur général des finances,
Commissaire général au Plan...

Stéphane Griffiths, membre de l'Église réformée
professeur à l'Institut d'administration des entreprises (IAE) Université de Poitiers,
président de Poitou-Œcuménisme

"Trio Griffiths",
Pauline, harpe ;
Lucile, flûte;
Elsie, violoncelle et chant,

Jacques Henry,
responsable régional à Poitiers des Fondations pour un Monde Nouveau,
membre de Poitou-Œcuménisme

Paul Huot-Pleuroux, prêtre,
chargé de mission au Conseil des Conférences épiscopales d'Europe

Philippe Maillard
prêtre de la paroisse orthodoxe La Trinité-Saint-Hilaire, Poitiers

Suzanne Martineau, membre de Poitou-Œcuménisme

Benoît de Mascarel, prêtre,
responsable de l'Œcuménisme du Diocèse de Poitiers,
président-fondateur de Poitou-Œcuménisme

Jean-Luc Mouton, pasteur de l'E.R.F.
directeur de l'hebdomadaire Réforme

Jean-Pierre Payot, pasteur de l'E.R.F. à Saumur,
aumônier des prisons, ancien responsable des aumôneries de prison de la Fédération Protestante de France

Madeleine Pénicaut, Poitou-Œcuménisme
animatrice du groupe ACAT de Poitiers,

Raphaël Picon, pasteur de l'E.R.F.
chargé des relations internationales de l'E.R.F.

Antoine Sonntag,
prêtre, directeur d'Action France et International du Secours catholique

Eric de Traz, membre de Poitou-Œcuménisme

Pierre Toutlemonde, pasteur de l'E.R.F.
membre de la Cimade

Mireille de Villoutreys,
membre de l'Équipe diocésaine de Poitiers pour la pastorale œcuménique
et de Poitou-Œcuménisme

Introduction

Accueil par Stéphane Griffiths

Bienvenue à tous, vous tous qui venez d’ici et d’ailleurs. Poitou-Œcuménisme a tout fait pour que ce rassemblement soit formateur pour nous tous, et constructif pour l’Église que Christ veut une. Alors je commence tout de suite en disant que vous reconnaîtrez les organisateurs à leur badge à pastille verte, et donc, si vous avez un quelconque problème, n’hésitez pas à les solliciter, ils répondront à vos questions, je n’en doute pas.

Donc, vous l’avez appris par la presse, le programme de cet après-midi est bouleversé. Celui autour duquel nous avions bâti le rassemblement, Jacques Delors, s’est excusé ; Jean-Baptiste de Foucauld qui a accepté de le remplacer à la dernière minute, et je le remercie encore, arrivera au train de quinze heures trente, et donc prendra la parole à seize heures. Nous espérons que les manifestations qu’il y a dans Poitiers cet après-midi ne gênerons pas son arrivée. Tout de suite, nous allons écouter Élisabeth Behr-Sigel qui est une théologienne orthodoxe, auteur de nombreux ouvrages, et qui, elle, est présente à cette table et qui a bien voulu pallier l’absence de Christos Yannaras, qui était prévu au départ et qui, il y a maintenant quatre mois nous avait prévenus de son absence.

Comme le disait un des membres de l’Association lors d’une de nos réunions de préparation, nous sommes ensemble, anglicans, catholiques, orthodoxes, protestants, pour discuter et débattre en Église et participer à la construction de l’Europe de demain avec ou sans nos leaders d’opinion.

Pour ce soir, nous avons voulu organiser un lieu fraternel, une autre manière d’être ensemble. Ce lieu, donc, le corridor et les amphithéâtres qui sont autour deviendront une place publique avec musique, art, témoignages et débats, et nos discussions de cet après-midi pourront se poursuivre dans la soirée.

Demain matin, après un court moment de prière, ici dans cet amphithéâtre, nous nous disperserons dans les amphithéâtres qui sont dans le couloir et nous nous retrouverons dans cinq

forums dont vous avez le détail dans vos enveloppes, mais que je vous rappelle :
– les Églises et les conflits en Europe,
– l’Église au service de l’homme en Europe,
– les Églises, l’Europe et le Tiers-monde,
– les relations inter-religieuses en Europe
– et les relations inter-ecclésiasles.

Nous serons en groupes plus restreints, ce qui facilitera les discussions et les débats.

Nous déjeunerons tôt, demain midi, on a prévu cela à onze heures et demie, vous le savez, pour que nous soyons tous libérés tôt également de manière à ce que les uns ou les autres puisse avoir le temps d’aller voter si deuxième tour il y a.

Le programme de l’après-midi, ce sera une table ronde autour d’un certain nombre de nos intervenants, l’objectif de cette table ronde est de trouver une manière de synthèse des débats du matin. Vous l’avez vu, nous avons inséré dans votre enveloppe la charte œcuménique, qui n’est qu’un projet, et qui sera discutée à Strasbourg en avril prochain, et peut-être que cette charte vaudrait également le temps de la lire dans la nuit, ce qui vous permettra peut-être de faire rebondir des questions demain au moment de la table ronde.

Donc, demain soir, nous terminerons ensemble par une célébration œcuménique qui a été préparée par un certain nombre d’entre nous.

Ce rassemblement a bien sûr un retentissement international, puisque nous parlons de l’Europe, mais il a également un retentissement national, vous l’avez vu, nous avons deux pages dans le journal Réforme, Jean-Luc Mouton nous le redira tout à l’heure, et donc le retentissement est national dès maintenant.

Un grand merci à la Ville de Poitiers qui nous a beaucoup aidé dans l’organisation de ces deux jours. Je salue monsieur Jacques Santrot qui est présent parmi nous cet après-midi. Je remercie également le Diocèse de Poitiers qui nous a aidé, l’Église réformée de France, la Région Poitou-Charentes, le Conseil général de la Vienne, qui nous apportent également leur soutien.

Je remercie bien sûr vivement Jean-Luc Mouton qui va être notre animateur pendant ces deux jours. Jean-Luc Mouton est rédacteur en chef du journal Réforme. Je lui passe tout de suite la parole.

 

Introduction de Jean-Luc Mouton

Merci beaucoup.

Donc, on a parlé de Réforme, je fais une petit minute de publicité, et puis on n’en reparlera plus. Donc voilà le journal. Il y a deux pages à l’intérieur qui sont consacrées à ce colloque et on a intitulé ça tranquillement, comme le titre de ce colloque ici, « Les Églises et l’Europe », et vous avez une interview, je pense, très intéressant de Jean-Baptiste de Foucauld qui va nous rejoindre tout à l’heure, sur le thème, et nous avons rédigé un petit article, parce que nous sommes un journal protestant, on s’excuse auprès des amis, des frères catholiques et orthodoxes, nous n’avons parlé que des protestants en Poitou, la prochaine fois on parlera peut-être des orthodoxes et des catholiques, puisque notre journal est tout à fait ouvert à la dimension œcuménique en tous cas.

Je suis très heureux d’être ici et de pouvoir passer ces deux jours avec vous, parce que ce thème de l’Europe, je l’ai redécouvert en écoutant Jean-Baptiste de Foucauld, et je pense qu’on va le voir pendant ces deux jours, le thème de l’Europe est aujourd’hui excessivement important. C’est une affaire qui est trop, je ne sais pas, qui suscite en France trop d’ennui, trop de lassitude, bon, l’Europe se fait, mais finalement ça se fait sans nous, c’est l’Europe des marchands, des marchés, c’est l’Euro, ça ne nous concerne que très loin et ça ne touche pas assez, je dirai, sur le plan de notre réflexion, de notre émotion, même, de notre spiritualité. Vous verrez que pour Jean-Baptiste de Foucauld, il a trouvé une spiritualité à l’Europe. On va parler de ça cet après-midi, déjà avec Élisabeth Behr-Sigel, et je crois que ces deux jours sont un peu un défi pour nous, pour donner, vous savez que Jacques Delors parlait de donner une âme à l’Europe, et nous sommes, nous chrétiens, peut-être des gens parmi d’autres qui pouvons donner un peu de souffle et un peu d’âme à cette Europe qui est un peu aujourd’hui essoufflée, au contraire d’avoir un grand souffle porteur Donc je crois qu’il y a un défi qui nous est lancé, et ce week-end, il n’est pas innocent, quand on disait tout à l’heure qu’il aurait des répercussions nationales, j’espère bien, j’espère bien que, ici ou là, on parlera de ce qui s’est passé ici, et, peut-être, du petit élan spirituel qu’on aura donné à cette idée d’Europe.

Alors donc, cet après-midi va être divisée en deux ou trois temps, nous aurons deux interventions magistrales, on espère en tous cas, d’Élisabeth Behr-Sigel qui est à mes côtés, donc elle va parler pendant à peu près trente minutes, après cela peut-être je lui poserai deux questions qui me paraîtront les choses à compléter, et puis vous aurez la parole. Pour que vous preniez la parole, on s’est dit qu’il y a au moins quatre cents inscrits, c’est un peu difficile, et puis il y a toujours d’émotion, comme ça de prendre la parole devant tout le monde, alors on s’est dit qu’il pourrait être plus simple de vous proposer d’écrire sur des petits bouts de papier, je ne sais pas si vous avez des papiers à votre disposition dans votre enveloppe – c’est prévu – et donc il y aura des personnes dès qu’Élisabeth aura commencé à exposer, vous pourrez rédiger des questions, et on les ramassera, et elles seront recueillies sur une table, sur le côté, et après son exposé, on me les amènera et je crois que c’est vous, Stéphane, qui trierez les questions et on reportera les questions de l’assemblée ? Voilà, pour vous aider à ce que plus de monde participe, et puis comme cela, ça peut être plus rapide aussi, si le temps des questions n’est pas trop, trop long.

Voilà, donc je vais tout de suite donner la parole à Élisabeth Behr-Sigel. On vous a dit qu’elle était orthodoxe, elle a suivi des cours d’Oscar Culmann, elle a suivi des cours dans une faculté de théologie protestante, et puis elle est passée à l’Orthodoxie. Alors je vais lui demander de nous dire en Occident et en Europe et en France en particulier qu’est-ce que c’est que l’Orthodoxie, qu’est-ce que ça représente. Quand on pense orthodoxe, nous, on pense toujours à la Russie et aux pays slaves, mais pas forcément à la France. Il y a des orthodoxes ici en France, depuis longtemps. Elle nous dira quelques mots sur ce que c’est l’orthodoxie en France et puis elle nous parlera de l’Europe et de la vision orthodoxe de l’Europe, du rôle des orthodoxes dans l’Europe. Donc, première partie de cet après-midi, elle expose, vous posez des questions, on fera une petite pause, et on accueillera ensuite Jean-Baptiste de Foucauld. Élisabeth, je vous donne la parole.

J’ai oublié de dire que vous êtes théologienne orthodoxe et vous êtes écrivain, vous avez écrit six livres. On ici celui-là, et ce n’est pas celui que vous préférez, mais tant pis, ça s’appelle le Ministère de la femme dans l’Église, mais elle en a écrit bien d’autres. Elle vous dira ce qui lui tient le plus à cœur dans ce qu’elle a écrit.

Élisabeth, vous avez la parole.

 

Les conférences

Conférence d’Élisabeth Behr-Sigel

1. Signification de la construction européenne dans la perspective orthodoxe.

Je suis très intimidée et je me rends compte que j’ai été très imprudente d’accepter votre invitation. La construction de l’Europe, c’est un énorme problème, un problème en grande partie politique, économique, et je suis totalement ignorante dans ce domaine.

Par contre, je dirai que le sens de l’Europe coule dans mes veines, parce que je suis d’une famille européenne. Je suis d’une famille franco-russo-germano-anglo-irlando européenne. J’aurais pu encore en ajouter.

Je pense que très souvent, quand on pense aux orthodoxes, on pense à des étrangers. En partie, c’est vrai. Mais, en France, – vous savez que la France a attiré une grande partie de ce qu’on appelle la diaspora, la diaspora orthodoxe, c’est-à-dire une espèce d’essaimage de l’Orthodoxie due aux deux guerres et à la révolution, et en particulier à l’émigration russe importante. Je ne dirai pas seulement importante du point de vue numérique, mais importante du point de vue de sa qualité.

C’était l’élite intellectuelle, en grande partie, l’élite intellectuelle de la Russie qui a été chassée par la révolution. Souvent, ils se sont dirigés d’abord vers la Tchécoslovaquie, vers l’Allemagne, et finalement, ils ont abouti en France. Et actuellement, il y a une Orthodoxie française, occidentale, qui est en train de naître de cette émigration russe, mais pas seulement d’elle, aussi des grecs qui sont venus d’une autre manière et, on ne sait pas combien de gens, nous ne nous sommes jamais comptés, mais dans une ville comme Paris, il y a au moins quinze églises, quinze paroisses orthodoxes, dont une grande partie maintenant deviennent des paroisses francophones.

Et, en somme, ce vers quoi nous tendons, c’est devenir une Église orthodoxe locale. Justement, il y a une espèce de dispersion, parce qu’il est évident que les émigrés avaient des liens avec leurs patries, la paroisse était souvent le lieu où russes, serbes, roumains, aimaient se rencontrer. Maintenant, les jeunes générations – mon mari était russe, mais j’ai des arrières-petits-enfants –, il y a des générations maintenant, de jeunes orthodoxes qui ne parlent plus que le français, ou même s’ils parlent aussi une autre langue, la langue de leurs aïeux, la langue de leur pensée est le français.

Et ce que vous ne savez peut-être pas, c’est qu’il y a une Assemblée des évêques orthodoxes en France qui réunit tous les représentants des différentes Églises nationales, présidée par le métropolite Jérémie qui représente le Patriarcat de Constantinople qui est le premier parmi des égaux, et qui réunit aussi des évêques russes, des évêques roumain, serbe, etc.

En fait, nous sommes en train de devenir, modestement, une Église locale. Je reviendrai d’ailleurs là-dessus dans ma conclusion, parce que je crois que cette émigration, que cette orthodoxie française – ce que j’aurais dû dire, c’est que parmi nous il y a beaucoup de français d’origine, qui se sont joints à l’Église orthodoxe par un choix libre, que d’ailleurs les protestants reconnaissent, je remercie les protestants d’honorer la liberté de conscience et de ne m’avoir pas excommuniée…

– J.-L. M.: J’espère que non…

– E. B-S. : Je vais donc parler un peu, de ce que je que pense, qui pourrait être la participation des orthodoxes à la construction de l’Europe, et de quelle Europe.

2. De quelle Europe s'agit-il?

Jusqu’à une époque qui n'est pas si lointaine, mais qui est pour moi ma jeunesse, l’Europe était une entité essentiellement géographique. Dans le Grand Encyclopédie Larousse de ma jeunesse, que j’ai réouvert pour voir, l’Europe est définie cinquième partie du Monde, comprise entre l’océan Glacial Arctique au nord, l’océan Atlantique à l’ouest, la Méditerranée et ses annexes, ainsi que le Caucase, au sud, la mer Caspienne et les monts Oural à l’est.

Et c’est en ces termes que l’Europe est donc présentée comme une réalité essentiellement géographique et nullement comme une entité politique et morale. L’auteur de cet article ajoute cependant que c’est la partie la plus civilisée du Monde. Je me suis demandée ce qu’il pensait par là, parce que, comme vous le voyez, je suis très vieille, cette encyclopédie a été rédigée sans doutes après la Première Guerre mondiale et appartient à une civilisation qui a connu des millions de morts en Europe. En tous cas, c’était une entité essentiellement géographique, et au point de vue politique, aucune unité. J’ai relu l’article qui était assez détaillé ; il est question essentiellement des guerres que se sont livrées les Européens entre eux. L’histoire de l’Europe est l’histoire d’alliances des uns contre les autres, et l’histoire de guerres.

L’idée de l’Europe en tant qu’entité juridique, politique, économique, une, fondée sur un certain nombre de principes éthiques dénommés droits de l’homme, cette idée a vu le jour seulement après la Deuxième Guerre mondiale, dans la partie occidentale du Continent européen. Les nations de l’Europe de l’ouest ont été parmi les principales victimes de cette Deuxième Guerre, pas les seules, hélas, mais parmi les principales. Nous avons subi, je suis contemporaine de cela, nous avons subi l’horreur de la domination hitlérienne, du déferlement de la barbarie hitlérienne sur l’Europe, et ces peuples de l’Europe de l’ouest ont donc aspiré à créer un espace de paix et de liberté. "Plus jamais cela", c’était la devise de notre génération.

C’est dans ce climat qu’il y a eu un vaste mouvement d’ensemble à la fois politique, philosophique, religieux, qui a abouti à cette première construction de l’Europe, à la fondation en 1949 du Conseil de l’Europe, et, neuf ans plus tard, de la Communauté ou Union européenne. Donc, il y a eu quelque chose de nouveau.

Cette Europe qui était une Europe géographique, on a voulu en faire un espace de liberté et un espace spirituel où la vie devait être réglée par un certain nombre de principes que nous avons appelés les Droits de l’homme.

Instance essentiellement juridique, issue d’une élaboration fondée sur la Déclaration universelle des droits de l’homme, texte rédigé par le juriste français d’origine juive René Cassin, dotée d’un appareil juridique complexe destiné à garantir l’exercice des libertés fondamentales et la protection sociale des individus, le Conseil de l’Europe a adopté comme siège Strasbourg, ville symbolique, ville – il y a une vieille chanson allemande, je ne sais pas si vous savez l’allemand –,

« Strassburg, …"

Strasbourg, ville merveilleuse, où sont enterrés tant de soldats.»

Je suis née à Strasbourg, et toute ma famille paternelle est strasbourgeoise ; une ville si belle, mais qui a été l’objet de tant de guerres, de tant de haines, et maintenant, devenue le symbole de cette réconciliation entre l’Allemagne et la France, qui est au cœur de l’Europe. Nous sommes tous d’accord qu’au cœur de l’Europe, il y a cette réconciliation entre l’Allemagne et la France. On peut penser, quand on a eu une jeunesse comme la mienne, eh bien, on se dit : c’est un miracle, cette réconciliation, c’est quelque chose qui donne de l’espoir. Et donc, Strasbourg est devenu le siège du Conseil de l’Europe, ville témoin du déchirement franco-allemand, et symbole de réconciliation pour l’avenir.

Les dix États fondateurs du Conseil de l’Europe sont tous situés dans sa partie occidentale. Du point de vue religieux, ils sont marqués par le Catholicisme et le Protestantisme. Cependant, dès les origines, la Grèce orthodoxe a été appelée à y adhérer.

Après l’effondrement de l’Union soviétique, une deuxième vague amène au Conseil de l’Europe divers pays de tradition religieuse orthodoxe : la Bulgarie, la Roumanie, l’Ukraine, la Russie.

La constitution, en 1958, de la Communauté européenne devenue aujourd’hui Union européenne, vise des buts plus pragmatiques. Je dirai que le Conseil de l’Europe a un sens essentiellement politique et juridique, et puis, maintenant, l’Union européenne qui a des buts à la fois éthiques, mais aussi pragmatiques. Fédérés dans un cadre politico-juridique, mais aussi et surtout économique, cadre assez souple, élaboré progressivement, toujours situé sous l’égide de la Charte des droits de l’homme, les États les plus développés de l’Europe pourront faire une grande puissance, non opposée, mais face aux États-unis d’Amérique, à la fois son alliée et sa rivale.

Devenue aujourd’hui l’Europe des Quinze, l’Union européenne a connu un développement rapide. La caricaturant un peu, j’oserai dire qu’elle constitue un club aristocratique dont on ne devient membre qu’à condition de satisfaire un certain nombre de critères à la fois éthiques et économiques. L’Europe des Quinze, c’est l’Europe des droits de l’homme, dont les racines plongent dans la culture judéo-chrétienne. Mais c’est aussi l’Europe de la prospérité, un grand pôle de développement scientifique et technique, un puissant marché à la porte duquel piétinent, dans l’espoir d’y être admis, les pays d’Europe de l’Est moins favorisés, dont, justement, un certain nombre de pays orthodoxes.

Et c’est là que va se poser le problème : est-ce que cet élargissement de l’Europe va augmenter la puissance de l’Europe, non seulement la puissance matérielle, mais est-ce qu’il va lui insuffler cette force spirituelle dont l’Europe a besoin pour surmonter les difficultés d’ordre politique, économique ? – et il y en aura –, il y en a déjà, on le sent.

Est-ce que l’adjonction de ces pays d’Europe de l’Est de tradition orthodoxe, va enrichir l’Europe, est-ce qu’elle va la fortifier, est-ce qu’elle va lui donner un souffle, lui communiquer ce souffle dont on parlait tout à l’heure, dont l’Europe a besoin, pour surmonter ses difficultés, ou est-ce que, au contraire, ce sera le poids ? Quel est vis-à-vis de l’Europe, l’attitude de l’Église orthodoxe ; quelles sont les conséquences de cette adjonction de pays orthodoxes à l’Europe ? Est-ce que les orthodoxes y sont favorables, l’Orthodoxie y constitue-t-elle une force spirituelle susceptible d’enrichir l’Europe ? Pourrait-elle contribuer à lui donner l’élan spirituel dont elle a besoin pour surmonter les obstacles et les pesanteurs auxquels se heurte sa construction ?

Ou au contraire, comme le craignent certains, la présence de l’Orthodoxie risque-t-elle de freiner la construction européenne ? Le poids mystérieux de l’Orthodoxie ! Je ne sais pas si vous vous en souvenez, c’était le titre d’un article qui est paru dans Le Monde en 1999. Et l’auteur de cet article laissait entendre, que le poids de l’Orthodoxie risquait de faire chavirer le bateau Europe.

L’Europe s’arrête-t-elle et doit-elle s’arrêter où commence l’Orthodoxie, comme l’affirmait, il n’y a pas si longtemps un ministre autrichien, $$ Johannes von Leiter. Il y a eu toute une propagande disant que les Orthodoxes ne peuvent pas faire l’Europe, parce qu’ils sont un corps étranger, il faut les tenir éloignés de l’Europe.

Je voudrais commencer, pour essayer de répondre à cette question, – je n’ose pas y répondre –, je crois qu’effectivement il y a des problèmes, de grandes difficultés ; je vais en reparler.

3. Une profession de foi.

Nous, orthodoxes, comme nous y invite le Symbole de Nicée-Constantinople, vous savez, le Symbole de foi de l’Église indivise, nous proclamons à chaque Liturgie que nous croyons en l’Église une, sainte, catholique et apostolique. Cette Église transcende toutes les limitations ethniques et culturelles, donc aussi l’opposition Orient-Occident, selon la grâce, non pas par elle-même, mais selon le don de Dieu, selon sa vocation divine, au-delà du péché et des déficiences humaines de ses membres, Corps du Christ, Temple du Saint-Esprit, Communauté appelée, toujours selon la grâce, à réunir tous les hommes et le tout de l’homme, de rassembler en son unité catholique, c’est-à-dire universelle, tendue à la plénitude, de réunir tous les hommes et le tout de l’homme.

À chaque Liturgie, nous prions, nous disons, au moment le plus solennel de l’Eucharistie, avant d’invoquer l’Esprit-Saint, "Nous t’offrons ce qui est à Toi, de ce qui est à Toi, pour tout et pour tous". Donc une affirmation, une foi en l’unité de l’humanité, qui se réalisera, qui, virtuellement, dans le dessein de Dieu, est déjà réalisée dans l’Église. Telle est la prière de l’Église orthodoxe. Elle est aussi – vous connaissez peut-être une très belle icône qui est caractéristique de l'Orthodoxie, vous avez peut-être vu cette icône qu’on appelle l’hospitalité d’Abraham, l’icône de la Trinité, les trois anges réunis autour de la table, qui s’inclinent l’un vers l’autre, qui sont à la fois, chacun, séparés, et en même temps unis, il y a une communion, il y a une unité dans la différence, une unité dans la multiplicité. Je crois que c’est un sentiment extrêmement profond, essentiel, du point de vue de l’ecclésiologie orthodoxe, être un dans la différence. Chacun, chaque Église avec sa tradition propre, sa langue propre, les Églises orthodoxes ont toujours eu leurs propres langues, chacune. Je pense que c’est peut-être là quelque chose que l’Orthodoxie pourrait donner à l’Europe, à cette Europe multiple que nous sommes en train de bâtir. Telle est en tout cas la vision céleste, mais qu’en est-il de la réalité historique ? Et c’est là, je crois, qu’il faut être tout à fait lucides. Il y a une vision céleste, et il y a la réalité historique, qui est difficile, et qui aura peut-être du mal à s’intégrer à l’Europe.

4. Orthodoxie et construction Européenne après la 2e guerre mondiale.

À l'exception de la Grèce, les États dont la majorité des citoyens se réclament de la tradition chrétienne orthodoxe n'ont pas participé à la construction de l'Europe qui s'amorce après la Deuxième Guerre mondiale.

Comme je l’ai dit, le Conseil de l’Europe, l’Union européenne, &c., ont été fondés essentiellement par des peuples, par des nations de la partie occidentale de l’Europe, de tradition catholique et protestante. Les orthodoxes étaient absents. Pourquoi ? Cette absence s’explique par la situation politique de l’Europe après la Deuxième Guerre mondiale. À la conférence de Yalta, Roosevelt et Churchill ont abandonné à Staline l’Europe de l’Est et du Sud-Est, sauf la Grèce, qui doit d’ailleurs cette exception à une affreuse guerre civile. Les autres se sont trouvés sous le régime soviétique, un régime sous lequel avait déjà sombré la Russie en 1917. Je crois qu’il faut se rendre compte de ce que ç’a été, soixante-quinze ans de régime soviétique, de régime communiste.

Je voudrais justement ouvrir ici une parenthèse. Souvent on se représente la Russie comme un pays à moitié asiatique. Il est vrai que la Russie est un immense pays qui a une partie asiatique, la Sibérie, mais il y a fondamentalement des racines européennes, qui ont été extrêmement sensibles dans les années qui ont précédé la révolution. J’emprunte ici mes idées en partie à l’article d’un historien franco-russe, comme il y a aujourd’hui finalement beaucoup de savants franco-russes, Dimitri Obolensky, qui insiste dans un article récent, sur le caractère européen de la culture russe pré-révolutionnaire.

"La Russie, écrit-il, remonte au premier État russe formé aux Xe et XIe siècles, autour de Kiev, dans une osmose entre Slaves, peuple de culture indo-européenne, de Vikings, scandinaves, et de l'héritage de Byzance. La tradition byzantine comporte essentiellement trois éléments: il ne faut pas oublier que parmi ces trois éléments, il y a l'élément grec, l'élément chrétien, mais il y a aussi l'élément romain. Encore maintenant, à Constantinople, on appelle les chrétiens "roumis", romains. En somme, les chrétiens étaient des romains. C'est un patrimoine essentiellement européen que la Russie a acquis, dans laquelle elle est entrée, en se faisant baptiser par Byzance. Ce n'était pas du tout un pays asiatique.

Le caractère essentiellement européen, la Russie l'a reçu à travers Byzance, et elle l'a gardé à travers deux siècles de joug mongol et un certain effacement au XVIe et au XVIIe siècles. Sa réintégration dans l'ensemble européen s'effectue avec Pierre le Grand, au XVIIIe siècle, et vraiment l'élite russe sera européenne, totalement européenne au XVIIIe et au XIXe siècles. Le grand siècle russe est le siècle de Pouchkine à Tolstoï, un siècle où les élites russes étaient européennes, où elles parlaient français, essentiellement français. Mon mari était russe, et dans sa famille, encore maintenant, quand je retourne en Russie, cette tradition est restée, tout le monde parle français et anglais. Mais cette élite, elle a été chassée ou anéantie par la révolution, il faut en être conscient, ce qui fait la difficulté actuellement. Il y a eu comme une coupure entre cette élite qui est partie et la masse du peuple ; en déchristianisant la Russie, le régime soviétique l'a en même temps déseuropéeanisée.

Quand le mur de Berlin est tombé, en 1989, on avait l'impression que c'était la fin de cet isolement et tout le monde s'est réjoui. On a cru, et les Russes eux-mêmes ont cru, et les autres aussi, ces pays balkaniques qui ne sont sortis de la soumission au pouvoir turc, musulman, qu'au XIXe siècle, tout le monde s'est réjoui, on a pensé: voilà, c'est fini ; on a pensé aussi, égoïstement, mais c'était naturel, bénéficier de la prospérité de l'Europe. Et puis, finalement, ça s'est avéré beaucoup plus difficile, je ne peux pas entrer dans les détails, mais on s'est aperçu qu'il était beaucoup plus facile de détruire que de jeter des ponts pour construire.

À l'Est, l'espoir d'être associés au développement économique et à la prospérité de l'Europe était général, mais le chemin s'est avéré long et semé d'embûches de toutes sortes. Je ne suis pas spécialiste, mais un de mes petits-fils a été représentant de la Banque mondiale en Russie, et il a reconnu qu'on a commis beaucoup d'erreurs, on ne s'est pas du tout rendu compte de toutes les difficultés que ça représentait, le passage au régime capitaliste. Ce qui est triste, c'est que ça n'a pas du tout profité au peuple. Il y a des gens qui se sont immensément enrichis ; pour la masse du peuple, ça n'a pas été du tout une amélioration.

Ça a été difficile de ce point de vue ; ça l'a été aussi à cause d'un réveil religieux dans tous ces pays, à la fois en Russie et dans les pays balkaniques. Ce sont des pays pour lesquels nationalité et religion sont extrêmement impliquées l'une dans l'autre, en particulier dans les pays balkaniques, qui ne sont sortis finalement du joug musulman turc qu'au XIXe siècle... C'étaient des peuples chrétiens, on était à la fois serbe et orthodoxe, bulgare et orthodoxe, etc. Donc il y a eu un mélange extrême, une imbrication de la religion (et c'est la même chose pour les Grecs) et c'est peut-être regrettable, mais le fait est que pour tous ces peuples, religion et nationalité sont extrêmement mêlées.

De sorte, il y a eu une espèce d'anti-occidentalisme qui était souvent lié avec une attitude orthodoxe. En même temps, il y a eu de très grandes maladresses, en ce sens que les Églises occidentales, aussi bien catholique que protestantes, les sectes américaines en particulier, sont venues avec beaucoup d'argent et on cru pouvoir faire du prosélytisme. Il s'agissait d'évangéliser ces pays. Cela a été ressenti comme une agression. De sorte qu'il y a eu des sentiments anti-occidentaux qui se sont développés dans ces pays.

C'est particulièrement vrai des Serbes. La Serbie a été un terrain particulièrement favorable. Les Serbes vivent meurtris par l'éclatement de la Fédération yougoslave et ils ont eu le sentiment que l'Occident, et en particulier l'Occident catholique romain, a applaudi à leur humiliation. Le Vatican est le premier État qui a reconnu l'indépendance de la Croatie. Or il ne faut pas oublier que pendant la Deuxième Guerre mondiale, les Oustachis croates ont massacré des centaines de milliers de Serbes, et ceci est resté comme une blessure. Donc, en reconnaissant la Croatie, l'Église catholique a donné l'impression qu'elle était l'ennemie de la Serbie.

La même Europe qui à juste titre s'est indignée du nettoyage ethnique auquel ont procédé les milices serbes de Mladic s'est tue sur l'exode forcé, sous la menace croate, de centaines de milliers de Serbes de la Krajina, une partie des Balkans où les Serbes vivaient depuis des siècles. Or, en Occident, on a parlé du malheur des Croates, on a parlé du malheur des Albanais, on a parlé du malheur des Kosovars, mais très peu du gens ont parlé du malheur, de l'exode forcé de centaines de milliers de Serbes de la Krajina.

Ainsi, le conflit du Kosovo a marqué un tournant. Un abîme a séparé l'opinion dans les pays orthodoxes de l'opinion dans les pays d'Europe occidentale, dans l'Union européenne. On a vu d'un très bon oeil, on a considéré qu'on avait le droit d'intervenir, et peut-être, effectivement, – je ne suis pas une politicienne –, fallait-il intervenir. Mais en fait, les Orthodoxes ont eu le sentiment qu'on les attaquait, eux, qu'ils étaient eux les seuls coupables, les méchants étaient les Serbes et les autres étaient des anges. On sait maintenant que les Albanais ne sont pas non plus des anges. Finalement, le nationalisme, qui est un mal, est répandu à travers tous les Balkans.

Les bombardements intensifs avec leurs effets dits pudiquement collatéraux ont été condamnés par toutes les Églises orthodoxes, du Patriarcat de Moscou, protecteur traditionnel des chrétientés slaves, à la très européenne Église orthodoxe de Finlande.

En France, les Orthodoxes sont minoritaires, mais dans leur immense majorité, quelle que soit leur origine ethnique, russes, balkaniques, arabes (parce qu'il y a aussi des orthodoxes arabes), ils sont tout à fait intégrés dans la société française, pleinement intégrés dans le tissu culturel occidental Or à cette époque-là, mais on n'y a pas tellement fait attention, une poignée d'intellectuels orthodoxes a publié un texte de protestation contre l'intervention militaire aérienne de l'Otan. Parmi les signataires de cet appel, on trouve le P. Boris Bobrinskoy, doyen de l'Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge à Paris, et le théologien laïc très connu Olivier Clément. Nous avons écrit à cette époque, à Pâque :

"En cette période pascale, les chrétiens orthodoxes de France réaffirment avec force le message évangélique de compassion envers tous ceux qui souffrent. Nous prions pour les Albanais qui subissent violence et déracinement, pour les civils serbes exposés aux bombardements, pour tous ceux qui ont dû fuir leurs maisons. En outre le souvenir des divers martyres endurés par nos Églises au cours des siècles, ainsi que notre propre attachement à la République, nous rendent insupportable toute forme de barbarie.

C'est pourquoi nous condamnons sans appel l'impitoyable politique menée par le pouvoir de Slobodan Milosevic envers les Kosovars [...]. Mais nous nous opposons aussi clairement aux attaques aériennes contre les Serbes comme réponse à la stratégie criminelle de Milosevic et considérons la guerre dans laquelle s'est engagée [l'Union européenne] comme une tragique erreur, une tragédie. [...].

Dans les pays de culture orthodoxe, à peine relevés des ruines du totalitarisme, cette guerre n'a aucune chance d'aider à la démocratisation. Reçue comme arbitraire et partisane, assimilée à une croisade occidentale contre l'Europe orientale, elle ne fera que réveiller les vieux antagonismes et favoriser les extrémismes [...]. Ainsi l'Union européenne qui a voulu mener des négociations de paix [...], s'est-elle peu à peu laisser enfermer dans une logique d'escalade militaire propre à l'Otan."

Je ne sais pas si nous nous sommes trompés. Mais il faut être très conscients que la guerre du Kosovo a creusé un abîme entre les pays de tradition orthodoxe et l'Europe occidentale. Mais je pense qu'actuellement ce fossé est en train de se combler. Ces voix que nous avons élevées, et je voudrais vraiment dire qu'elles n'ont pas du tout été prises en considération, aucun journal, sauf peut-être La Croix et Réforme, n’a reproduit ce texte...

Je dirai que c'est là ce qui sauve l'Europe, je crois, c'est pour ça que je pense que l'Œcuménisme a à jouer un rôle extrêmement important dans cette construction de l'Europe, parce que c'est là qu'on peut dépasser ces antagonismes.

5. Le dialogue œcuménique permet cependant de jeter des ponts.

Le dialogue œcuménique permet donc de jeter des ponts. En novembre 1999, je vais vous en donner un exemple, a eu lieu une conférence œcuménique internationale sur l'Europe après la crise du Kosovo. Elle a été organisée à Oslo par la Conférence des Églises européennes (KEK), dont le co-président est d'ailleurs un évêque orthodoxe, le métropolite Jérémie $$ [je laisse tomber la fin, qui n'a aucun sens]. Dans le document final commun, il est dit que la crise du Kosovo a démontré une foi de plus la nécessité de faire de l'Europe un organisme unifié, regrettant que les anciens antagonismes européens entre ceux qui appartiennent à la tradition du Christianisme oriental et ceux qui se rattachent à la tradition latine aient été exploités au cours de ce conflit, les participants à cette rencontre ont tenu à souligner – je cite:

"Les traditions orthodoxe et occidentale sont deux poumons d'un même corps européen. L'avenir de l'Europe dépend de la capacité de ces peuples à vivre ensemble côte à côte avec les mêmes obligations".

La même vision a été exprimée par le patriarche œcuménique Bartholomée lors d'une visite en Roumanie, en octobre 1999, aussi. Il dit:

"Dans une Europe qui est actuellement en recherche de son unité économique et politique, mais aussi spirituelle, l'Église orthodoxe a un rôle important à jouer pour la réalisation de cette unité".

Bartholomée prône l'intégration dans l'Union européenne de tous les pays d'Europe centrale et orientale, de l'Atlantique à l'Oural. C'était l'optique du général De Gaulle, qui est peut-être un peu utopique, mais enfin, qui est visionnaire. Il rejette l'opinion selon laquelle il y aurait incompatibilité entre la tradition orthodoxe et le modèle culturel européen qui seraient antinomiques.

Une telle idée, dit-il, "va à l'encontre du principe d'égalité, de respect des peuples et des traditions culturelles de notre continent". Il souligne que l'expérience des souffrances et du malheur dus à nos multiples divisions passées ont à présent mûri les peuples européens. "Nous recherchons cette unité dans l'harmonie des esprits, la foi commune, la paix et l'amour. Tel est le message que nous adressons dans un élan fraternel et irénique à tous nos frères et sœurs d'Europe occidentale, les appelant à la coopération quelle que soit leur origine et leur confession".

Ceci n'est pas un texte confidentiel, c'est un texte tout à fait officiel qui a été publié par la revue française SOP (Service Orthodoxe de Presse), et je voudrais que vous soyez attentifs à cela: cette revue publie en France et en français, mais elle a aussi des traductions en d'autres langues et en particulier en anglais. C'est au fond le seul périodique commun orthodoxe dans le monde. Ça n'est pas important du point de vue volume, mais je crois que c'est important du point de vue de la communication, c'est très lu, et si le SOP a des défauts comme toutes les choses humaines, il s'efforce d'être objectif, et de donner des nouvelles dans un esprit d'irénisme.

Je crois qu'il faut savoir que le Patriarcat œcuménique est lié au Conseil œcuménique des Églises depuis les origines. On ignore ou on oublie que dès les origines du Conseil œcuménique, le Patriarcat œcuménique de Constantinople en a fait partie, que les Orthodoxes ont participé aux toutes premières réunions. Et même avant la constitution du Conseil œcuménique, aux réunions à Amsterdam et puis à Lausanne, de Foi et Constitution, les Orthodoxes y ont participé, alors qu'à cette époque l'Église catholique ne participait pas encore, et en particulier, il y a toute une tradition œcuménique du Patriarcat œcuménique qu'il essaie de maintenir actuellement où les vents sont souvent contraires dans le reste du monde orthodoxe. Il essaie toujours de maintenir ce cap européen et ce cap œcuménique.

Le Patriarche, au cours de même voyage et de ce même discours s'est élevé contre l'appropriation du nom d'Europe par sa partie occidentale. Car, dit-il, de telles idées ne peuvent qu'aggraver les conflits politiques. La culture européenne n'est pas un bloc monolithique. L'Orthodoxie, comme le Catholicisme latin et le Protestantisme, est un élément constitutif de l'Europe à part entière. Et d'évoquer la longue liste des saints et des saintes d'Europe occidentale qui appartiennent à l'Église indivise, et que l'Église orthodoxe vénère jusqu'à aujourd'hui. Il aurait pu nommer aussi les Pères de l'Église, nous avons des Pères de l'Église communs, nous avons surtout l'Évangile en commun.

Ce qui est grave, c'est le repli frileux sur soi d'un certain nombre d'orthodoxes. Intégrisme, obscurantisme, anti-occidentalisme de certains milieux orthodoxes. C'est vrai, ça existe, il faut le reconnaître, c'est le fruit à la fois de ces soixante-quinze ans d'isolement et le fruit d'une politique incompréhensive. On n'a pas du tout compris, par exemple, ce que le Kosovo représentait. C'est comme si Chartres était séparé de la France. Les peuples ont des mythes, les peuples ont des sensibilités. On n'a absolument pas compris cela.

Je lis encore un passage d'un texte de Bartholomée.

"Si l'Europe occidentale souhaite sortir de l'impasse spirituelle où elle se trouve aujourd'hui, elle doit retourner à ses sources et resserrer ses liens avec Dieu et avec sa Création au lieu de succomber à l'orgueil et à une vaine attitude de supériorité". Et en conclusion, cette assurance: "Nous, évêques orthodoxes, devons assurer nos frères catholiques et protestants que notre Église n'a aucunement l'intention de rompre ses relations fraternelles avec eux".

Je voudrais bien dire cela, parce que, trop souvent, on le dit dans les journaux, comme si l'Orthodoxie était en train de quitter le Conseil œcuménique, etc. C'est vrai, il y a eu la Bulgarie, il y a eu la Géorgie, mais ce n'est pas du tout l'attitude de la grande majorité des Orthodoxes. Avec les difficultés, avec les tentions qui sont certainement là, je crois qu'il faut les reconnaître objectivement, il faudrait les analyser, etc., il y a des erreurs, des fautes de part et d'autre, mais je pense qu'il faut retenir cette phrase du patriarche: "Nous, évêques orthodoxes, nous devons assurer nos frères catholiques et protestants que notre Église n'a aucunement l'intention de rompre ses relations fraternelles avec eux". Il y a des tensions, mais au-delà, il y a tout de même, il s'est créé au cours de ces dernières dizaines d'années des liens profonds qui subsistent.

Le dialogue œcuménique est pour le Patriarche Bartholomée, primus inter pares, premier parmi les égaux au sein de l'Église orthodoxe, non un simple accessoire, mais un aspect essentiel de la difficile gestation d'une Europe une et pacifique, un aspect peut-être trop longtemps ignoré et rejeté au second plan.

Préparant cet exposé, j'ai été frappée d'entendre un appel très semblable à l'humilité, l'autocritique, la métanoïa, à la prise en compte pour la construction européenne de réalités spirituelles à la fois transcendantes, qui nous dépassent, et aussi le fait que nous sommes différents, que les peuples ont vécu des histoires différentes, je l'ai trouvé dans la bouche d'un homme d'État européen du centre, de Vaclav Havel, le président de la Tchéquie, de la République tchèque. Ce texte, que je trouve très beau, dont je vais vous lire une partie, m'a été envoyé par mon petit-fils qui est journaliste au Conseil de l'Europe et qui a été très ému, Orthodoxe à moitié d'origine russe, qui a été ému par ce texte parce qu'il a trouvé qu'il y a avait là une sensibilité qui pouvait nous réconcilier.

Voilà ce qu'a dit Vaclav Havel:

"Née sur le sol européen, la civilisation technique qui recouvre aujourd'hui toute notre planète s'est vue considérablement influencer par des éléments de civilisation euro-américaine. Toute la conception moderne de la vie, dans sa qualité de croissance, de progrès matériel incessants, fondée sur l'assurance de l'homme qui se prend pour le maître de l'Univers, constitue la face cachée, regrettable, de la tradition européenne. Cette conception de la vie prédétermine aussi le caractère menaçant de la civilisation actuelle, et qui d'autre que l'Europe, qui a fait démarrer le grand mouvement en ce sens, [...] devrait s'opposer vigoureusement à ces menaces?"

Je crois que nous sommes devenus très sensibles à ces menaces aujourd'hui. Vaclav Havel poursuit:

"Il me semble qu'à la charnière des âges, il revient à l'Europe de mener une réflexion résolue sur l'ambiguïté de sa contribution au monde, de comprendre que nous avons appris au Monde pas seulement les droits de l'homme, mais que nous lui avons aussi montré l'Holocauste, que nous ne l'avons pas seulement inspiré à réaliser la révolution industrielle et ensuite celle de l'informatique, mais que nous l'avons aussi poussé à défigurer la nature au nom de la multiplication des richesses matérielles, à piller ses ressources et à polluer son atmosphère.

Il s'agit de comprendre que nous avons certes ouvert la voie à un immense développement de la science et de la technique, mais que nous l'avons fait à un prix très lourd: celui de l'évincement de tout un ensemble d'expériences humaines très importantes et très complexes qui se sont formées au cours de plusieurs millénaires.

L'Europe doit commencer par elle-même. En accord avec le meilleur de ses traditions spirituelles, elle doit respecter l'ordre supérieur cosmique comme quelque chose qui nous dépasse, et aussi l'ordre moral, comme sa conséquence. L'humilité, l'affabilité, la gentillesse, le respect de ce que nous ne comprenons pas, le sentiment profond de solidarité avec les autres, le respect de toute altérité, la volonté de faire des sacrifices ou de bonnes actions que seule l'Éternité récompensera, cette Éternité qui nous observe, silencieuse, à travers notre conscience. Autant de valeurs qui pourraient et devraient être le programme de la construction européenne.

La grande mission qui attend l'Europe serait d'essayer de montrer par son existence même qu'il est possible de contrer le grand danger que fait planer sur ce Monde sa civilisation pleine de contradictions".

J'ajoute, ce sera ma conclusion personnelle, qu'à l'accomplissement de cette mission, les Orthodoxes, avec les autres chrétiens, leurs frères et sœurs, sont appelés à participer. Ceci, comme l'a rappelé le Patriarche Bartholomée, au nom de leur tradition la plus authentique, hélas, trop souvent semblable au trésor caché dans un champ, défiguré. Leur apport pourrait être précieux. La construction européenne a besoin de jeteurs de ponts. Tel pourrait être à mon avis en particulier le rôle de la diaspora et c'est pour cela, je suis, je vous appelle à l'amitié avec les Orthodoxes qui vivent ici en France, qui sont, comme vous, des Français, des Européens, et avoir avec eux des sentiments fraternels. Je pense que ceci, c'est extrêmement important.

Dimanche dernier, j'étais l'invitée d'un simple prêtre orthodoxe, pas un grand théologien, un prêtre de banlieue, dans la région parisienne. Il a rencontré, je ne sais pas à quelle réunion œcuménique, l'évêque de cette partie de la banlieue parisienne, qui a dit: J'aimerais bien venir assister une fois à vos vêpres, parce que chez nous, dans l'Église catholique, on ne célèbre plus les vêpres. C'est un homme très simple, il m'a dit: mais comment est-ce que je vais faire, comment est-ce que je vais le recevoir, puis je me suis dit, après tout, nous avons le même Christ, nous avons les mêmes sacrements, il l'a reçu comme évêque, avec tout le faste des orthodoxes. Eh bien, il paraît que tout le monde a été très touché. Je crois qu'il faut absolument de plus en plus que nos paroisses se connaissent, communiquent entre elles, et c'est une manière concrète de bâtir ensemble cette Europe une à laquelle nous aspirons.

 

Questions à Élisabeth Behr-Sigel

– Jean-Luc Mouton : On peut prendre quelques questions qui vont circuler.

Moi, je voudrais, Élisabeth, vous relancer sur une autre chose; J'aimerais que vous nous parliez un petit peu, parce que ça nous a beaucoup interrogés, vous nous avez longuement parlé du Kosovo, je vous en remercie, ça a été quelque chose de très difficile, l'année dernière, beaucoup de chrétiens ont discuté, se sont interrogés sur cette intervention de l'Occident, on sentait venir confusément ce que vous avez dit, même si on essayait de comprendre qu'on intervenait pour les droits de l'homme.

Mais j'aimerais que vous nous expliquiez pourquoi aujourd'hui dans toute l'Europe de l'Est, ces liens entre l'Orthodoxie et les nationalismes sont aussi forts. Quand on entend par exemple le patriarche de Russie, Alexis II, il tient des propos d'un nationalisme russe assez étonnants, je n'ai pas d'autres exemples en tête, mais quand même, ce lien... Pourquoi il n'y a pas une distance plus grande, pourquoi le christianisme dans sa vocation universelle n'interroge pas plus les Orthodoxes à l'Est de l'Europe et ne leur fait pas renoncer, ou du moins s'interroger sur une adéquation trop forte entre ces Églises autocéphales et leurs pays?

Est-ce que ça vient, une critique du nationalisme? D'abord une première question : pourquoi un tel lien, et est-ce qu'au sein de l'Orthodoxie aujourd'hui, il y a quand même une réflexion, une critique par rapport à certaines dérives nationalistes?

– Élisabeth Behr-Sigel : Je crois que tout cela s'explique en grande partie par l'histoire. Il faudrait reprendre l'histoire des différents pays. Et, par exemple, pour la Russie, il y a eu l'invasion mongole. C'est effectivement par saint Serge de Radonège, – c'est un grand saint russe qui a appelé les princes russes à s'unir pour chasser les Mongols. Il y a toute une tradition qui lie... Maintenant, écoutez, ce n'est peut-être pas une chose aussi extraordinaire. J'ai connu la France de ma jeunesse lointaine. Eh bien, dans ma jeunesse lointaine, il y avait l'Action française, on disait "Catholique et Français, toujours".

– J.L. M. : C'est vrai, on a dit ça. Mais on le dit un peu moins quand même...

– E. B.-S. : On le dit moins. Alors, justement, l'évolution n'a pas été la même...

– J.L. M. : Donc, vous dites, c'est un retard, c'est quoi? Il y a un retard historique?

– E. B.-S. : Je pense qu'il y a un retard, il n'y a aucun doute. Il ne faut pas non plus généraliser, mais c'est évident. En tous cas, quand vous me demandez s'il y a chez nous, Orthodoxes, une critique, ce qui me frappe beaucoup aujourd'hui... Je vous ai parlé de ce SOP, ce journal. Il y a un très long article qui est d'un jeune orthodoxe, il y a un mouvement de jeunesse orthodoxe qui s'appelle Syndesmos, qui éprouve actuellement des difficultés parce qu'il est international. Ce mouvement international de la jeunesse orthodoxe traverse actuellement une crise à cause de ce nationalisme.

Cette critique, elle est formulée très ouvertement par un certain nombre d'orthodoxes. Nous ne sommes pas aveugles, nous regrettons cet état de choses, c'est un fait, mais je crois qu'en partie ce retard, les politiciens... C'est évident que l'État tsariste a lui aussi utilisé le patriotisme. Il y a une vieille tradition d'utilisation. Alors que l'Église catholique était certainement plus universelle, l'Église orthodoxe... C'est, si vous le voulez, le revers d'une qualité, la qualité orthodoxe, c'est de tolérer la différence. En somme, on a admis que chaque Église avait sa propre langue, ses propres traditions, etc. Je pense que c'est un fait regrettable, il y a un mélange actuellement de patriotisme, de nationalisme, d'intégrisme, c'est... je pense que c'est une très grave crise dans l'Église orthodoxe à cause de cela. Mais qui n'est pas du tout ignorée et qui, je ne sais pas, il se fait que j'ai lu je ne sais pas combien de choses.. Je viens de lire, nous le reconnaissons. Et en ce sens, voilà, quand j'ai parlé de la diaspora, je crois que c'est là que s'est constitué une Orthodoxie qui n'est pas nationaliste, parce que dans la diaspora, la plupart, justement, en grande partie, sont d'origine des pays d'Europe de l'Est, – il y a aussi pas mal d'Arabes, Là justement nous avons le sentiment que, écoutez, c'est dans le texte que je vous ai lu, c'est assez amusant, on dit que, en même temps, par fidélité à la République, etc. enfin je crois que c'est une maladie actuelle, le nationalisme est une maladie, l'autocéphalisme est une maladie actuelle de l'Église orthodoxe, nous le reconnaissons, nous luttons contre, nous espérons que ça passera, en partie...

Mais j'ai apporté, je vais vous montrer, la revue Contact. Il y a un article extrêmement intéressant d'un jeune, d'un balkanique, quelqu'un qui est professeur à l'université de Strasbourg, et qui parle justement du mélange de religions et de christianisme et de politique aux Balkans. Il explique beaucoup mieux que je ne puis le faire, le fait qu'il faut comprendre que pendant des siècles des pays, des gens comme les Serbes, les Bulgares, etc., on était chrétien, il y avait le peuple chrétien, le peuple fidèle opposé aux infidèles. Voilà. Ça, c'est le langage de l'époque. Et alors, il y a eu une espèce d'identification entre l'ethnique, l'aspect ethnique, et le religieux. Et alors c'est évident qu'on appartient à une Église et on peut dire, assez tristement, que quelques fois, on appartient plus à une Église qu'on n'a la foi – pas toujours. Il y a une espèce de sentiment d'appartenance, on ne peut rien y faire, – puisqu'on est né Serbe, puisqu'on est Grec, eh bien, on fait partie d'une certaine Église, il y a une espèce d'identification qui s'explique par des raisons historiques, mais je crois que c'est en train de passer. Il n'y a aucun doute... Cet été, j'étais en Grèce, j'étais très frappée du changement en Grèce. Ça m'a beaucoup, beaucoup frappée. Je suis allée en Grèce pour le Forum œcuménique des femmes chrétiennes d'Europe. Nous avons été extrêmement bien reçues, nous avons été très bien reçues par l'Église de Grèce. Et non seulement cela, parce que nous avons trouvé un accueil extrêmement chaleureux.. C'était dans la région de Thessalonique, et les femmes, des intellectuelles, les femmes intellectuelles de Thessalonique sont venues nous voir, elles n'ont pas toutes participé au Forum, mais elles sont venues nous voir, elles nous ont montré la ville, etc. et je viens, de ce matin même, ou plutôt hier matin, j'ai reçu une lettre d'une femme enthousiaste de Thessalonique, qui disait: Comme c'était bien . Alors je crois que les choses sont en train de se transformer. Je crois qu'il faudra beaucoup de patience. Il faut comprendre que l'histoire de l'Europe orientale est une histoire différente de celle de l'Europe occidentale. Mais encore une fois, moi je me rappelle très, très bien, quand j'étais encore étudiante, il y avait l'Action française: Catholique et Français d'abord.

– J.-L. M. : Merci beaucoup. Alors, puisque vous êtes à applaudir, nous pouvons applaudir Jean-Baptiste de Foucauld qui vient d'arriver. Peut-être une ou deux questions à Élisabeth, et puis on fera la pause et on reprendra dans dix minutes, un quart d'heures.

– Stéphane Griffiths : On va relancer avec deux questions qui ont rapport avec les Églises orthodoxes et l'État, je prends ces deux questions, je les lis, comment ce fait-il que l'Église grecque refuse la suppression de la mention de la religion sur la carte d'identité grecque, première question, et une autre question: vous avez parlé de l'Église orthodoxe russe après la chute du communisme; S'est-elle libérée de l'autorité politique? On sait qu'à une époque, le patriarcat de Moscou, sous Pierre le Grand, était asservi au Tsar, quels efforts sont faits aujourd'hui pour acquérir une indépendance, pour que les Églises de l'Est, donc, acquièrent une certaine indépendance vis-à-vis de l'État?

– E. B.-S. : À la première question donc, parce que là, je veux dire, c'est une question que j'ai posée...

– J.-L. M. : Sur la Grèce...

– E. B.-S. : Sur la Grèce, c'est ça... Effectivement c'est très choquant de voir que l'Église de Grèce est plutôt opposée, je veux dire, pas toute l'Église, mais une grande partie de l'Église grecque est opposée à la suppression de la mention religieuse sur le passeport. Et j'ai demandé... On m'a dit.. Attendez... la personne que j'ai interrogée n'est pas quelqu'un de tellement fermée, eh bien elle m'a dit, c'est parce qu'ils y voyaient une sécularisation de l'État, c'était le signe d'une sécularisation de l'État, ils sont opposés, pas tellement le fait même de supprimer ça, mais c'est le fait que c'est considéré comme une sécularisation de l'État, c'est en partie une question de politique intérieure, le désaccord avec le parti socialiste qui a pris cette initiative. Ailleurs, justement, c'est très frappant... À ce Forum auquel j'ai assisté, ont assisté des Catholiques et des Protestants, et ils ont été très bien reçus...

– J.-L. M. : Cette question de la laïcité, des rapports entre l'État et les religions, on en reparlera peut-être tout à l'heure avec Jean-Baptiste de Foucauld.

Il y a avait une autre question sur la critique, à l'intérieur de l'Église orthodoxe, par rapport aux nationalismes, russe, par exemple...

– E. B.-S. : Je vous ai dit, ça existe, nous le regrettons, c'est un fait.

– J.-L. M. : Est-ce que vous savez s'il y a des mouvements à l'intérieur des Églises, en Russie, par exemple? Vous avez parlé d'un mouvement qui était contre cette réaction, contre cette dérive nationaliste.

– E. B.-S. : Absolument. Écoutez, moi, personnellement, je suis en relation avec un groupe, l'Institut biblique Saint-André à Moscou, qui est tout à fait de la tendance opposée. La Russie est un pays immense. Il y a de tout. Alors, naturellement, ici on met, ça se comprend, quand quelqu'un dit quelque chose de spécialement choquant, on le mettra en lumière, on en parlera, comme si c'était la seule chose qui se dit. Mais il y a des choses très différentes. Il y a de tout en Russie. Alors, qu'est ce qui va triompher? Moi aussi, je suis inquiète, je suis désolée de ce nationalisme. En partie, il y a une espèce de... Les Russes ont eu le sentiment qu'après la libération, ils étaient envahis par les étrangers qui avaient de l'argent. Entre autres, c'est un fait certain que les sectes protestantes américaines, qui ont beaucoup d'argent, parlaient beaucoup à la télévision, et des choses de ce genre. Il y a une sorte de maladresse des uns et des autres. Je regrette, au nom de nous tous, nous faisons le mea culpa, nous reconnaissons qu'il y a un mélange extrêmement désagréable de nationalisme et de religion, nous essayons de lutter, et sur le fait même de cette diaspora qui existe et qui reste en relation, il faut savoir qu'il y a pas mal de gens d'ici, d'origine russe, qui viennent pour travailler là-bas. Ils apportent un autre esprit. Il faut espérer... je ne dis pas que c'est gagné, mais je crois qu'il faut se battre.

– J.-L. M. : Merci. Une autre question?

– Benoît de Mascarel : Plusieurs questions concernant les relations entre l'Orthodoxie et le Catholicisme. Je lis:

Trouvez-vous normal que les autorités orthodoxes orientales condamnent toute mission catholique ou protestante auprès des peuples majoritairement orthodoxes. Il y a plusieurs questions dans ce sens-là. Peut-on interpréter la décision récente du Saint-Synode grec d'accueillir bientôt le pape Jean-Paul II comme un signe d'intégration européenne de l'Église...

– E. B.-S. : Je n'ai pas bien compris.

– B. de M. : Peut-on interpréter la décision récente du Saint-Synode grec d'accueillir bientôt le pape Jean-Paul II comme un signe d'intégration européenne de l'Église de Grèce? Et a contrario, comme une reconnaissance du rôle de l'Orthodoxie... La phrase n'est pas terminée...

– E. B.-S. : Je dois dire que j'ai même découpé... J'ai été assez choquée par la manière dont Le Monde a rendu compte de cela. Est-ce que vous l'avez lu? Je suis très heureuse de cela. Je crois que c'est très, très bien. y avait une vieille antinomie, etc. Les Grecs l'ont surmontée, tant mieux. Le Monde, j'ai le texte, je l'ai découpé, j'ai trouvé là toute une manière d'en parler qui m'a choquée.

"C'est bien une nouvelle brèche que Jean-Paul II ouvre ainsi dans le mur orthodoxe."

– J.-L. M. : Ça n'est pas sympa...

– E. B.-S. : C'est le langage qui choque...

– J.-L. M. : Comme s'il y avait un mur orthodoxe, et que Jean-Paul II l'ouvrait...

– E. B.-S. : On est le mur orthodoxe... Et ça m'a frappée que Le Monde...

– J.-L. M. : Ça n'est pas signé Henri Tincq, j'espère? C'est signé Henri Tincq? On va lui pardonner... À tout péché, toute grâce. Mais ça n'est pas bien...

– E. B.-S. : Écoutez, quand le pape a été très bien reçu en Roumanie, il a parlé d'une Église fermée, etc. Ça m'a beaucoup frappée, il y a chez lui un complexe aussi! Non, je crois que c'est évident, en ce qui concerne les Orthodoxes et l'Église catholique, il y a la plaie de ce qu'on appelle l'Uniatisme.

– J.-L. M. : Expliquez peut-être en deux mots, ce que c'est que l'Uniatisme...

– E. B.-S. : Il y a un certain nombre, non pas d'individus orthodoxes, qui sont devenus catholiques, mais de grandes parts de diocèses entiers qui ont été détachés de l'Église orthodoxe par l'Église catholique, souvent sous des pressions politiques. Par exemple en Pologne et en Lituanie. Il y avait des diocèses orthodoxes, mais ils étaient dans une situation très difficile, ils n'avaient pas les mêmes droits, etc. Alors, on les a attirés en leur disant: si vous devenez catholiques, vous pouvez conserver votre rite oriental, mais il faut vous soumettre au pape. Donc, ce ne sont pas des individus, mais ce sont des diocèses entiers qui ont été détachés de l'Église orthodoxe. Ceci reste un souvenir très douloureux.

Moi je trouve personnellement que maintenant les Orthodoxes ne doivent pas toujours ressasser le passé, ce n'était pas bien, d'ailleurs il y a eu une réunion à Balamand où les uns et les autres ont reconnu, Catholiques et Orthodoxes, que l'Uniatisme n'est pas une méthode d'union, parce qu'à ce moment-là, l'Église catholique pensait pouvoir faire l'unité de l'Église en détachant un certain nombre de diocèses, de parties importantes, des millions de gens. L'Église catholique l'a reconnu. Mais il existe toujours ce contentieux de l'Uniatisme qui pèse, c'est évident, avec quelques fois un sentiment... là aussi il faut reconnaître qu'il y a souvent chez les Orthodoxes, un complexe d'infériorité. On pourrait dire: ils n'ont qu'à devenir meilleurs! Mais il est évident que les Catholiques avaient de meilleures écoles, etc., toutes sortes de choses. Le triomphalisme et l'hostilité est l'envers d'un complexe d'infériorité. Je crois que nous devons absolument dépasser cela, je crois que nous devons arriver à une objectivité irénique et je crois que nous arrivons à le faire dans nos pays, et quand je dis justement qu'ici, en France, je ne sais combien de paroisses orthodoxes ont leurs locaux dans des lieux prêtés par des Catholiques ou des Protestants. Alors je dis aux Russes: mais pensez donc à ça! C'est pour ça que je crois que notre influence pourrait être importante. Nous devons montrer que dans ce pays nous arrivons à vivre ensemble, fraternellement, et qu'il faut dépasser ces histoires du passé. Mais il est évident que... – l'été dernier il y a eu à Baltimore une réunion entre Orthodoxes et Catholiques, qui a été un échec, à propos de ce problème de l'Uniatisme. C'est évident, c'est un gros problème, mais en même temps, justement, quand j'ai vu que l'Église de Grèce accepte maintenant, et qu'elle accepte comme un pèlerinage – exactemen,t, il ne faut pas qu'il vienne comme un conquérant – si le Pape vient en pèlerin en Grèce, il faut le recevoir bien, et je crois, vous allez voir, il sera très bien reçu.

– J.-L. M. : Encore une ou deux questions, puis on fera la pause...

– B. de M. : Toujours à propos des Balkans, quelques réactions à l'intervention de Mme Behr-Sigel. Une personne dit: je ne suis pas d'accord quand vous dites que l'Église romaine a soutenu plus les Croates que les Serbes, Jean-Paul II a reconnu l'État croate, il l'a fait dans le respect des droits d'une nation. Ce peuple avait droit à son identité nationale. Pouvez-vous ignorer les efforts communs des responsables religieux orthodoxes, catholiques et musulmans pour encourager la paix? Une communauté protestante travaillait dans ces pays pour la réconciliation, les gens vivaient bien en paix entre eux. La mémoire de l'histoire, les intérêts politiques de certaines nations ont forgé des situations que subissent les chrétiens et les musulmans.

Toujours à propos des Balkans, avez-vous connaissance des démarches du patriarche Bartholomée pour la paix dans les Balkans? Réunion au monastère de Vlatan $$, à Salonique, en 2001 à Bruxelles, avec les trois religions chrétiennes, mais également juive et musulmane, dans les Balkans.

Une autre question: comment retrouver la paix? Comment réconcilier ces peuples trompés, frustrés, torturés, anéantis moralement dans l'ex-Yougoslavie? Comment une tolérance positive pourrait-elle s'instaurer entre les religions chrétiennes d'abord, puis inter-religieuse?

Il y a également, et ça me permet de faire la transition...

– E. B.-S. : On aurait pu poser les mêmes questions après la Première Guerre mondiale...

– B. de M. : Sans doute...

– E. B.-S. : Écoutez, j'ai connu les lendemains de la Première Guerre mondiale. Eh bien, les Français, les Allemands – on ne parlait jamais des Allemands, on parlait des Boches... On s'est haï et on a surmonté. Je crois que cela nous donne de l'espoir. Je crois, en somme, que c'est ce nationalisme – ne croyez pas que ce soit une chose uniquement balkanique, cela existait en France. Je me rappelle très bien, j'étais une petite fille de douze ans, quand l'Alsace est devenue française. on a expulsé tous les Allemands, tous les Allemands qui étaient là, ceux qui n'avaient absolument rien fait, qui étaient là. Le père de ma meilleure amie s'est suicidé à cause de cela. On ne les a fait partir sans rien, passer le Rhin. Vous savez, le nationalisme est une maladie affreuse, mais ce n'est pas une maladie uniquement orthodoxe, c'est une maladie malheureusement très générale...

– J.-L. M. : Bien partagée...

– B. de M. : Quelques questions sur la Russie. Certains hommes politiques estiment que la Russie devrait entrer dans l'Union européenne. Qu'en pensez-vous? Et, deuxième chose, la parole de l'Orthodoxie sur les crimes en Tchétchénie.

– J.-L. M. : Deux questions difficiles...

– E. B.-S. : Oui, c'est une question difficile... La première question, la Russie dans l'Union européenne, c'est une question très difficile. C'est un pays immense, par rapport au reste de l'Europe, c'est extrêmement grand, je n'ose rien dire, je ne suis pas spécialiste, mais il est évident que ça n'est pas demain.

– J.-L. M. : On demandera à Jean-Baptiste ce qu'il en pense...

– E. B.-S. : Maintenant, en ce qui concerne les crimes en Tchétchénie, je viens de recevoir l'appel de l'Acat à propos du chantier. J'étais en train de penser que j'allais en parler dans notre paroisse, que nous devons nous joindre à cet appel de l'Acat. Je crois que ça paraît évident, que la Tchétchénie c'est un gros problème. Je ne crois pas qu'il y a à dire que les Orthodoxes sont tous très, très bien, etc. Il y a actuellement des crimes qui sont accomplis par des peuples qui sont en majorité orthodoxes. Je regrette beaucoup que le patriarche de Moscou ne parle pas plus haut. Maintenant, il faut reconnaître qu'il est évident qu'il cherche la protection de l'État. Mais il faut comprendre la situation difficile du patriarcat de Moscou. Le patriarcat de Moscou est attaqué intérieurement. Pendant la période communiste, l'Église russe a dû se soumettre au gouvernement soviétique, c'était la seule manière de survivre. Elle a quand même payé avec des milliers et des milliers de martyrs. Il s'est formé ce que l'on appelle l'Église russe hors-frontières, qui est une organisation qui était essentiellement aux États-Unis. Cette Église russe hors-frontières maintenant sape de l'intérieur l'Église orthodoxe et l'accuse d'avoir été collaboratrice du gouvernement communiste soviétique, en particulier. Donc, le pauvre patriarche doit se défendre. Je ne l'approuve pas, mais je ne peux pas me mettre à sa place, c'est une situation extrêmement difficile. Nous sommes un certain nombre à critiquer, à l'intérieur de l'Église orthodoxe, il y a des critiques.

– J.-L. M. : Très bien. Vous avez encore une ou deux questions importantes? Beaucoup? On les reprendra...

– Stéphane Griffiths : Une série de question sur les rapports de l'Orthodoxie avec l'Islam dans l'Europe du Sud-Est, la lutte entre les Musulmans et les Orthodoxes dans les Balkans, quelle est l'influence de ces relations entre Musulmans et Orthodoxes dans les conflits actuels? Les problèmes en Europe de l'Est sont également venus de la confrontation avec l'Islam. Qu'en pensez-vous? Est-ce qu'il y a des contacts entre l'Orthodoxie et des responsables de la religion musulmane?

– E. B.-S. : Je crois qu'il faut faire des distinctions... En ce qui concerne les Balkans, il n'y a aucun doute que le peuple étranger, le Turc, peuple islamique, a été ressenti comme un joug islamique. Maintenant, en Russie même, il y a des régions tout à fait islamiques, qui peuvent très bien vivre normalement. J'ai vu une mosquée, – il y a en même probablement plusieurs – à Moscou, il y a des mosquées à Saint-Pétersbourg. Il y a, à l'intérieur, en Sibérie, une partie islamique. Alors, ce qu'il faut surtout dire, c'est que ça ne tient pas à l'Orthodoxie, ça tient au contexte politique. En ce qui concerne le Moyen-Orient, les relations sont particulièrement bonnes. Quelqu'un comme le métropolite Georges Khodr du Liban est un grand ami et un grand connaisseur de l'Islam. Les relations sont particulièrement bonnes, ce n'est pas une question d'Orthodoxie, c'est une question d'histoire.

 

Conférence de Jean-Baptiste de Foucauld

Merci beaucoup de m’avoir accepté. Si je comprends bien, vous avez eu raison d’applaudir avant, parce que je ne sais pas si vous applaudirez après. En tous cas, je ne me sens pas très autorisé à parler de ce sujet. Je n’ai pas une très grande expérience européenne, je n’ai pas exercé de fonctions au niveau européen et, d’autre part, je ne fais pas partie du corps clérical qui pourrait parler avec autorité de ce sujet .

Ce que je vais donc vous proposer, ce n’est pas le discours que vous aurait fait Jacques Delors, discours que je ne connais pas, mais ma vision du problème tel que je peux le voir en tant que personne s’intéressant aux problèmes spirituels depuis longtemps, personne engagée quand même dans la construction européenne, militant de la Ligue contre l’exclusion et m’intéressant effectivement aux relations entre démocratie et spiritualité qui me paraissent être le grand problème du monde de demain.

Je vais donc essayer, à partir de ces bases assez situées qui sont les miennes, de répondre à la question : qu’est-ce que les Églises peuvent apporter à l’Europe d’aujourd’hui ?

La première réflexion que je me suis faite, c’est de me dire que ce qu’elles peuvent apporter aujourd’hui ne peut guère être dissocié de leur rôle passé. Les Églises ont pesé lourd sur l’Europe et elles ont pesé de façon ambivalente. Je crois qu’il faut en être conscient dès le départ. Elles ont été facteur d’unité, mais aussi d’intolérance, à l’intérieur, et à l’extérieur lors de la colonisation. Elles ont été un facteur d’identité, elles le sont encore, mais aussi un facteur de divisions, ne serait-ce qu’entre elles. Elles ont sûrement contribué à bâtir une vision élevée de l’homme, de la personne, inspirée de l’Évangile, mais elles ont eu du mal à l’appliquer et pour certaines en tous cas, elles ne se sont ralliées à la démocratie qu’à contre gré, et lentement. Donc, il faut bien comprendre que si les religions ont joué un rôle important dans la formation de l’Europe, dans la culture de l’Europe, ce rôle est vécu par beaucoup, – peut-être pas par les membres de ces religions –, comme ambivalent, et ceci implique à mon avis une certaine prudence, si l’on veut aujourd’hui que ces Églises jouent pleinement leur rôle, ce que je crois nécessaire.

Pour essayer de donner une réponse à cette question délicate, je vais vous proposer une réflexion en trois temps :

1. Les apports des Églises à la construction de l’Europe.

L’Europe aujourd’hui se trouve dans une situation paradoxale. D’un côté, elle a bien réussi, elle a accompli une performance remarquable, inégalée dans l’histoire. Nous n’en sommes sans doute pas assez conscients, il n’y a pas à ma connaissance d’exemple historique d’un ensemble de pays réussissant sur une base coopérative et volontaire à mettre en commun autant de choses que ce que les six, puis les neuf, puis les quinze ont mis en œuvre, dans une période de temps finalement assez courte à l’échelle de l’histoire.

Mais on sent bien qu’avec l’effondrement du communisme, avec l’Euro, avec l’élargissement, avec la mondialisation, c’est une autre Europe qu’il faut construire maintenant. Celle que nous avons construite ne suffit plus ; elle s’est construite pour elle-même jusqu’ici, maintenant elle doit se construire, je dirais, pour le reste du monde ; et nous sommes donc confrontés à un débat assez nouveau en termes de philosophie politique : comment construit-on une identité démocratique sur une base volontaire ?

En réalité, nous ne savons pas très bien faire ça, il n’y a pas d’exemple de fabrication d’identité sur des bases de ce type, car en général les identités nationales se sont formées par la force, par la conquête ou par la révérence du passé, par l’adhésion à ce qui venait d’hier à la communauté. Nous avons à inventer quelque chose, à inventer une identité : que voulons-nous faire ensemble ? Pourquoi ? Qu’est-ce qui nous lie ? Et c’est quelque chose d’assez nouveau.

Définir une identité collective ça n’est d’ailleurs pas si simple. Il me semble qu’une identité collective, c’est d’abord une mémoire de notre passé, d’où nous venons, de ce qui nous a fait comme nous sommes aujourd’hui, – il ne faut pas oublier cela, on ne part pas de zéro, on est formé par une langue, par une culture, par une éducation –, c’est donc d’abord une mémoire du passé, souvent sélective, car on ne veut pas voir les faces sombres, on ne veut voir que les faces glorieuses, donc il faut travailler sur sa mémoire. C’est en même temps une conscience d’être dans un état présent, avec ses forces et ses fragilités, l’Europe avec ses forces et ses fragilités face à la puissance américaine, etc. Et c’est un projet commun.

Il y a de l’identité quand ces trois forces sont en marche ensemble. Je viens d’un certain passé, un passé dont je veux et un passé dont je ne veux plus, je suis cela aujourd’hui par rapport aux autres et je voudrais être cela demain. C’est ça, une identité.

Par rapport à cela, il me semble que les Églises ont une carte à jouer (le mot n’est pas très bien choisi), elles ont à apporter quelque chose sur quatre domaines.

Premièrement, soutenir le processus de construction européenne en cours, lorsqu’il est à la fois facteur d’unité et respectueux des différences. Il y a une espèce de bienveillance des Églises à l’égard de la construction européenne depuis que celle-ci a redémarré dans les années cinquante. Cette bienveillance s’explique par le fait que les Églises ont bien senti qu’il y avait dans l’acte fondateur du 9 mai 1950, la déclaration Schuman, quelque chose de profondément spirituel. Il était en effet miraculeux que cinq ans après une guerre aussi violente, cinq ans après les camps de concentration, on propose à nos voisins et amis allemands de mettre en commun notre charbon et notre acier pour construire une Europe différente de celle du passé, de celle qui s’était déchirée, ou de celle qui avait voulu se construire par la force. Donc, les Églises ont senti cela, senti qu’il y avait une démarche spirituelle remarquable, ces grands moments où la politique sort du pratico-inerte, sort de la lente gestion pour réussir quelque chose qui aurait pu ne pas être, qui n’est pas déterminée, il y a une espèce de gratuité, de transcendance, d’altérité soudaine qui permet que les choses changent et que ce qui sera demain soit différent de ce qui était hier. Et, de ce point de vue-là, je crois qu’il est important de noter que, dans ces années cinquante, il y avait réunies ce que j’appellerai les trois conditions d’une politique spirituelle : un courage éthique : proposer la réconciliation si peu de temps après, un engagement personnel de trois leaders qui se trouvaient être des leaders du monde chrétien, et une ingéniosité institutionnelle, car il ne faut pas négliger les institutions, le droit, ces mécanismes selon lesquels une haute autorité à l’époque. avait le monopole de la proposition pour unifier le marché du charbon et de l’acier, les États étant obligés de dire oui ou non, et donc contraints de coopérer, tandis qu’une méthode dite communautaire se mettait en place, qui évitait la méthode inter-gouvernementale dans laquelle les États mis les uns à côté des autres ont toujours tendance à développer leurs divergences plutôt que de converger. Il y a eu ces trois facteurs qui ont joué et l’Europe a fonctionné ensuite par des processus d’unification de plus en plus vastes, le Marché du charbon et de l’acier, ensuite le Marché commun, ensuite le Marché unique, ensuite la Monnaie unique, c’est toute cette méthode-là qui a fonctionné, qui a été lancée par cet acte fondateur. Et vous remarquerez que dans les grandes périodes d’intensification de la construction européenne on retrouve toujours ces trois caractéristiques, un certain courage pour aller de l’avant, des leaders qui prennent en main sérieusement le sujet et sont près à y risquer leur carrière politique, et de l’ingéniosité institutionnelle.

Eh bien, aujourd’hui, face à l’élargissement, après un Traité de Nice qui est un traité comme on le sait imparfait, dans lequel le bouclage institutionnel n’est pas vraiment réalisé, dans lequel la voie d’élargissement est ouverte, mais dans lequel nous ne sommes pas sûrs d’être capables de maîtriser une Europe à 25 ou 30 États, nous avons besoin de trouver une méthode qui nous permette de savoir ce que nous voulons faire en Europe ensemble.

Et là je pense qu'il est important de dire quelques mots de la méthode que nous allons choisir car il y a un gros problème de méthode ; est-ce qu’on va faire l’Europe pas en haut, ou est-ce qu’on va faire l’Europe avec la participation de tout le monde ? Vous savez que le Conseil de Nice a prévu qu’en 2004, on réunirait une conférence des États qui serait chargée de régler les problèmes institutionnels qui ne l’ont pas été jusque là. Notamment savoir quelle serait la place de la Charte des droits fondamentaux, ainsi qu’un certain nombre d’autres problèmes.

Toute la question est maintenant de savoir comment nous allons travailler ensemble pour construire une Europe qui doit maintenant changer de braquet, qui doit changer de niveau, qui doit émerger comme une entité politique d’un genre nouveau qui n’existe pas, qui n’a jamais existé. Car je crois que l’Europe que nous sommes en train de construire ne sera pas une fédération au sens classique du terme, elle ne marchera pas si elle devient purement inter-gouvernementale ; il faut innover et trouver des mécanismes originaux, il faut que les citoyens, il faut que les opinions publiques participent.

Avec un certain nombre d’amis qui réfléchissent à cette construction de l’Europe, dans le cadre de ce que nous appelons un Carrefour pour l’Europe civique et sociale, CAFES, nous proposons une méthode qui est de travailler collectivement à l’échelle de l’Europe tout entière sur cinq chantiers :
– qu’attendons-nous de l’élargissement ? L’élargissement, nous y allons un peu à reculons, on ne peut pas faire autrement, mais au fond on prend ça comme une espèce de nécessité froide, alors que ces nouveaux candidats ont à nous apporter des cultures nouvelles, des valeurs nouvelles qu’ils ont créées, des combats qu’ils ont menés. Il faut donc que nous réfléchissions à ce que nous attendons d’eux et à ce qu’ils attendent de nous, points sur lesquels il n’y a aucun débat en ce moment ;
– deuxièmement, quel est le modèle socio-productif, le modèle social que nous voulons en Europe ? Ce sujet est davantage connu ;
– troisièmement, quel rôle voulons-nous que l’Europe joue demain dans le monde ? C’est un problème dont on parle peu. Si nous formons une entité politique qui aura plus de puissance, comment faire en sorte que ce soit une puissance juste comme dirait $$Ines Berten$$ ou comme le dirait la conférence des évêques catholiques, quelle sera sa vocation par rapport à l’ONU ? par rapport aux États-Unis ? Il faut que nous réfléchissions sur tout cela.
– Bien entendu il y a le débat sur les institutions, il y a plusieurs scénarios possibles, on a eu des tas de propositions l’an dernier, il faut mettre tout cela en ordre ;
– et puis les valeurs de l’Europe, quelles sont les valeurs de l’Europe ? Le débat sur la Charte a commencé à amorcer la discussion, mais il faut aller plus loin, il faut appliquer l’éthique de la discussion sur laquelle Habermas a beaucoup réfléchi à l’Europe tout entière aujourd’hui.

Et notre proposition, c’est que nous organisions sur ces cinq chantiers pendant plusieurs années un débat au sein de l’Europe avec les citoyens, débat qui serait géré par une convention comme celle qui a rédigé la Charte des droits fondamentaux, qui ferait débattre les citoyens à partir de livres verts qui poseraient les questions. Chacun serait amené à faire ses propositions, à dire ce qu’il ne veut pas, ce dont il a peur, pour mettre en commun nos peurs, nos espoirs, nos angoisses, nos soucis, nos volontés, nos désirs, et à partir de là avoir quelques scénarios de construction de l’Europe. Et puis il y aurait les élections du Parlement européen en 2004, et ensuite les États, à partir d’un long travail de maturation collective, à partir d’une maïeutique commune, feraient émerger une Europe nouvelle.

J’ai été un peu long pour expliquer cela, mais ceci pour dire que dans ce débat démocratique qui doit s’instituer pour fabriquer cette Europe nouvelle dont nous avons besoin, les Églises ont sur tous ces sujets beaucoup de choses à dire, qu’il s’agisse des valeurs, qu’il s’agisse du rôle dans le monde, dans le tiers monde, qu’il s’agisse de l’Est. Leur participation en tant qu’acteurs importants de la société civile, comme on le dit aujourd’hui, est quelque chose d’essentiel ; encore faut-il que ce débat ait lieu, qu’il y ait une méthode, qu’on n’attende pas que cela vienne d’en haut, que les États nous concoctent quelque chose. L’Europe doit devenir l’Europe de tous, l’Europe participative. Voilà une première chose que les Églises peuvent apporter : participer, demander que ce débat ait lieu, dans des conditions démocratiques et apporter leur contribution.

Le deuxième apport qu’elles peuvent avoir, c’est de proposer une vision globale de l’homme et du monde. Et ça c’est quelque chose d’important, parce que, aujourd’hui, qui a une vision globale de l’homme, du monde ? Plus personne. Aujourd’hui, les intellectuels, les philosophes travaillent sur des points je dirais marginaux, secondaires, mais une vision globale de l’homme et du monde, – pourquoi sommes-nous là ? – il n’y a que les Églises qui l’aient. Et ça, c’est extrêmement important, et bien entendu, tout le système de valeurs de l’Europe ne peut pas ne pas être influencé par une vision globale.

La question que je me pose là, c’est : les Églises sont-elles suffisamment présentes sur cette vision globale de l’homme et du monde ? Ont-elles suffisamment renouvelé leur message pour tenir compte de tout ce que la science nous dit de tous ces mystères de la création qu’elle met en valeur de façon exceptionnellement brillante, mais en soulevant des masses de questions ? Et je trouve que nous devrions plutôt que de fuir la question de la vérité, plutôt que de vivre dans une espèce de scepticisme élégant, retrouver la vertu de l’étonnement comme le demandait Hannah Arendt dans sa Condition de l’homme moderne et retrouver le sens du mystère. La création est un mystère et ce mystère, il faut que nous essayions de lui donner une réponse, que nous formulions des réponses à partir de notre tradition, à partir de nos révélations. Et donc là je trouve que le travail théologique qui est constant dans l’histoire des Églises pour intégrer les nouvelles données de la science dans une vision de l’homme, du monde, une vision qui rend manifeste la Présence avec un grand P, c’est cela qui est important, c’est le travail des Églises et c’est une contribution pour moi à l’Europe. Donc ce second apport des Églises à l’Europe, c’est d’être elles-mêmes dans le sens fort du terme.

Troisièmement (je passerai plus vite sur ce point, parce que cela va de soi), le message de l’égale dignité de chaque personne, le fait que ce que vous faites au plus petit d’entre nous, c’est à Dieu même que nous le faisons (Matthieu 25), qui est vraiment notre tradition commune, dans le monde chrétien au moins, mais on pourrait en trouver d’autres traces dans les autres religions, ce message de l’égale dignité qui est dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, ce message-là n’est pas facile à appliquer dans la vie concrète face à la violence du marché. A l’intérieur, se battre contre l’exclusion et l’exploitation, l’exclusion hors du travail, l’exploitation dans le travail, sur deux fronts, sans tomber dans les simplismes, sans dire que tout travail vaut mieux que le chômage, ce qui conduit au fond à fabriquer du travail de mauvaise qualité, ce qui est souvent le cas aux États-Unis, sans non plus se battre en rigidifiant des règles sociales qui se retournent contre les personnes, donc articuler la bataille, la lutte contre l’exclusion et l’exploitation, inventer un modèle socio-productif qui soit cohérent, avec, à l’extérieur, la question du tiers-monde. La croissance est repartie en Europe, grâce largement à l’Euro, d’ailleurs, on ne le dit pas assez, mais nous ne sommes pas sûrs que cette croissance va fabriquer du développement humain. Le combat pour le développement humain va être le grand combat du XXIe siècle, c’est-à-dire un développement de chaque personne, de toutes les dimensions de la personne, de sa dimension matérielle, relationnelle, spirituelle et un modèle de développement où il n’y ait ni personne exclue, ni personne exploitée. Et de ce point de vue là, un modèle bien sûr qui n’est pas simplement européen, mais mondial. Sur ce point, les Églises ont eu des messages forts, c’est d’ailleurs là le point sur lequel elles ont eu le message le plus fort, me semble-t-il, mais il reste à l’appliquer, il reste que l’Europe acquière une certaine puissance d’exemplarité qui n’est pas encore acquise, car il y a beaucoup à faire, $$ [à fabriquer,] – il n’y a pas à refonder le social, car le social est fondé en Europe –, par contre il y a à renouveler le contrat social pour articuler un certain nombre de données nouvelles, par exemple concilier flexibilité et sécurité. Il y a donc un message en termes de valeurs à faire passer et à inviter à être inventeurs de ces nouveaux mécanismes de solidarité dont la société de marché a besoin.

Et puis quatrièmement, il me semble qu’il y a besoin de faire émerger une nouvelle culture politique, si l’on veut vraiment résoudre les problèmes. J’ai dit de façon assez douce qu’il fallait construire un développement humain, mais en réalité, cette affaire-là est une affaire difficile. L’égale dignité de chaque personne, ça n’est pas ce que la société fabrique toute seule, ça n’est pas ce que le marché fabrique tout seul, le marché est violent, la concurrence est dure. Dans les entreprises, le stress monte, les personnes sont souvent en difficulté dans le travail, elles sont encore plus en difficulté quand elles sont sans travail. Fabriquer du développement humain, c’est un combat difficile. Avons-nous la culture politique pour provoquer ces changements nécessaires ? A mon avis, pas tout à fait, parce que nous ne savons pas mettre en phase, unifier trois types d’attitudes, trois types de culture qui sont chacune importante, mais insuffisantes prises une à une.

Nous vivons sur trois cultures :

– la culture de la résistance, on résiste à des licenciements, on résiste à des oppressions, à des injustices, au racisme,
– on a une culture de la régulation, on construit des règles, des règles qui sont pour tout le monde, sécurité sociale, droit du travail, mais qu’on fabrique lentement, en tâtonnant, on n’y arrive pas du premier coup, c’est long, c’est pas très spectaculaire, c’est pas très encourageant, mais c’est essentiel parce que ça universalise.
– Et puis une culture de la radicalité, une culture où on essaie de vivre autrement, on essaie de vivre et de travailler autrement, où on est un peu plus dans l’utopie, et ces trois cultures se vivent comme s’excluant l’une l’autre. Les gens qui sont dans les mouvements de résistance pensent très vite que leur résistance, ça fabrique de l’utopie, et que tout va s’arranger, ceux qui sont au gouvernement, ou les fonctionnaires, ils sont dans la régulation, alors ils sont des tâcherons de la régulation, mais ils déçoivent, pour les raisons que j’ai dites, et puis l’utopie aujourd’hui, la radicalité, on n’y croit plus beaucoup, alors que notre société est plus flexible et rend possible des innovations.

Nous sommes dans une situation où on a différentes cultures politiques éparses, qui sont sur le terrain, mais qui ne sont pas coordonnées entre elles, et qui sont disjointes.

La résistance au mal, à toutes les formes du mal, à l’injustice, ça n’est pas une politique, mais elle est nécessaire. La régulation n’épuise pas le champ du possible, elle atrophie la politique si la politique se contente d’être de la régulation, c’est un peu le problème des politiques gestionnaires, elles finissent par voir la participation diminuer. Quant à la radicalité, il faut s’ouvrir à d’autres formes de vie, de travail, mais la radicalité suppose la libre adhésion, le libre choix. Dès que la radicalité essaie de s’imposer par la contrainte, à ce moment là, eh bien, elle vire au cauchemar.

Et pourtant, les trois ensemble, ça peut fabriquer quelque chose. Si on sait allier une culture de la résistance, une culture de la régulation et une culture de l’utopie, une culture ouverte au royaume – le royaume, le royaume qui est d’en haut, mais qui n’arrive pas par le haut, au sens où il n’arrive pas par la politique, le royaume qui est d’en haut, mais qui arrive par en-bas, par les plus petits, par les plus pauvres, par ce que nous savons faire dans notre vie, par notre façon d’être, ces trois cultures là, si on arrivait à les mettre, à les faire jouer ensemble, eh bien, nous redonnerions de la force, du poids, à la politique et à l’Europe.

Or ces trois cultures là, ces trois conflits là, toutes nos Églises les ont vécus. Nos Églises ont fait de la résistance, nos Églises sont tentées par la régulation, elles ont un moment régulé les sociétés, et du coup plus on régule des masses sociales importantes, plus la radicalité est mise au placard, d’où les contre-attaques, si j’ose dire, contre les visions qui sont trop de compromis, – la régulation c’est le compromis –, d’où la radicalité ; mais la radicalité peut virer au cauchemar, et donc, c’est difficile à tenir, ça implique l’adhésion, ça devient violent, ça se retourne contre soi.

Donc, nos Églises ont vécu ces problèmes là, ont vécu trois types de cultures, comme le monde politique, et l’Évangile, mais l’Évangile, le Christ, ils sont porteurs de cette réconciliation. Le Christ vit en permanence dans la résistance, il n’est pas contre les régulations, il est modéré dans un certain nombre de cas, il dit à Zachée : tu as donné la moitié de tes biens, c’est très bien ; le bon Samaritain, il ne lui demande pas de changer de vie, le bon Samaritain continue sa route après avoir aidé la personne sur le bord du chemin, il n’a pas changé de vie, et pourtant il sait aimer les autres ; le jeune homme riche, à lui on demande de vendre tous ses biens, et il n’y arrive pas. Donc, dans la culture évangélique, il y a tout ce qu’il faut. Simplement nous avons du mal nous-mêmes à coordonner, et tantôt nous sommes tentés par la radicalité, donc refuser le compromis, tantôt par dire, mais attendez, votre truc, ça ne va pas, c’est beaucoup trop idéaliste, ça ne peut pas passer, et donc on vit dans le compromis, à ce moment là, on perd la radicalité – et nous, il faut faire tout ça ensemble.

Et l’Évangile est une donnée complexe. Ça n’est pas binaire, l’Évangile, on l’a un peu oublié. L’Évangile, c’est rabbinique, pour être œcuménique, là encore, c’est-à-dire complexe, c’est-à-dire avec le sens des nuances, c’est oriental, moyen-oriental, pour être encore plus œcuménique, un peu taoïste, même, parfois – je m’arrête, parce que…

2. Comment les apports des Églises peuvent-ils être recevables ?

Pour apporter vraiment quelque chose à l’Europe, les Églises doivent donc également travailler sur elles-mêmes, ne pas de contenter de leur être actuel, et prendre garde à un certain nombre de tentations. Ce sera mon deuxième point, sur lequel je vais passer plus vite, pour rester dans mon enveloppe horaire.

Je pense que ce type de message passera d’autant mieux que les Églises se mettront dans une position de service, et non pas dans une position de domination. Ça, je crois que c’est très important. Et ça se décline sous quatre formes, là aussi :

– D’abord, la nécessité d’une certaine humilité démocratique. Là je voudrais dire un mot de la querelle qu’il y a eu à l’occasion de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne sur l’héritage religieux. Je suis de ceux qui ont signé l’appel de Témoignage chrétien, mais je l’ai signé en hésitant, parce que, comme je disais en commençant, l’héritage religieux est ambivalent, il y a de l’amour dans l’héritage religieux, et ce sont les religieux ou les religions qui ont mis l’amour en premier, ce qui est fondamental, la personne, mais il n’y a pas que cela. Il y a eu du mal à accepter la démocratie, les grands drames du XXe siècle se sont passés en terre chrétienne, il faut avoir le courage de le reconnaître.

Par conséquent, ce qui m’a paru regrettable dans l’affaire de l’héritage religieux, c’est qu’on n’ait pas pris le temps de discuter de tout cela. Qu’il y ait un héritage religieux en Europe, c’est un fait ; il y a des cathédrales qui sont là, qui sont un héritage religieux. Mais là il s’agissait de fonder les droits de l’homme, de fonder les droits de l’Union européenne. Or les droits de l’homme, même s’ils sont d’une certaine façon inspirés par l’Évangile, le cardinal Poupard le dit fortement, c’est quand même venu du monde des Lumières, largement, en tout cas en France. Donc, il faut comprendre la réticence des autres, et tant que nous n’aurons pas compris (et là je redis ce que nous disons dans l’association Démocratie et Spiritualité) que les religions ont besoin de la démocratie pour que leur face d’ombre, leur face totalitaire, toujours potentiellement présente, ne l’emporte pas sur la face lumineuse, elles ont besoin du garde-fou démocratique. Tant qu’elles n’auront pas reconnu humblement cela, elles auront du mal à faire passer leur message.

Cela s’explique d’ailleurs, on ne fréquente pas l’absolu de façon innocente ; dès lors qu’on s’approche de l’absolu qui est Dieu, dès lors qu’on a une conscience de l’absolu, on devient très vite intolérant, parce que l’absolu c’est quelque chose qui est absolu, donc ça n’accepte plus le relativisme et ça dérive très vite en fanatisme ; plus il y a de la conviction, et plus il y a donc risque de fanatisme, plus il y a besoin, en face, de rappeler les règles démocratiques élémentaires qui font qu’on respecte l’homme qui pense autrement que vous, et on le voit dans l’Église avec le problème des sectes, avec le problème de certaines personnes qui ont été brisées parce que dans certaines communautés ces droits de l’homme n’étaient plus pris en compte.

Il y a besoin d’une humilité démocratique. Plus on est convaincu, plus il y a la foi, plus on a besoin d’humilité démocratique. J’ajouterai à l’inverse, plus la démocratie s’horizontalise, plus on a besoin de verticalité et de transcendance. Il y a une complémentarité entre démocratie et spiritualité, mais à la condition que chacun respecte l’autre, que la démocratie ait l’humilité aussi de reconnaître qu’elle a besoin d’une énergie spirituelle pour respecter l’égale dignité de chacun. Il ne suffit pas d’écrire ça dans les chartes et d’avoir quelques lois, c’est aussi des pratiques quotidiennes, mais il faut qu’il y ait humilité des deux côtés, de la part des religions aussi.

– Deuxièmement, il me semble que les Églises doivent accepter de recevoir de l’Europe autant qu’elles ont à lui donner. Ça, ça ne va pas de soi non plus. Il y a en anthropologie quelque chose de très clair et de très évident, c’est que l’on ne peut pas donner sans recevoir. Quand on est dans une position où l’on ne fait que donner, on a une tentation d’orgueil, une tentation de la supériorité. Il faut accepter de recevoir un jour de celui à qui l’on a donné. Si les Églises veulent donner à l’Europe, elles doivent aussi recevoir de l’Europe, et de ce point de vue-là, il me semble tout de même que l’Europe politique telle qu’elle s’est construite, donne d’une certaine façon une leçon d’œcuménisme aux Églises.

L’Europe a été plus loin en termes de mise en commun des souverainetés politiques que nos religions n’ont été capables de le faire. Pourquoi ? Il n’y a peut-être pas assez d’institutions, peut-être qu’on ne travaille pas assez en commun, peut-être que c’est plus difficile, sûrement, peut-être que le but n’est pas le même. Je ne transpose pas, ne me faites pas dire cela. Mais il y a à recevoir de l’Europe aussi. L’œcuménisme a à recevoir quelque chose de l’Europe.

– Troisièmement, il faut écarter la tentation d’imposer à la démocratie ces normes morales. Une question délicate, car lorsqu’on croit qu’une norme morale a une valeur absolue, on est tenté d’en faire la loi de tous. Mais si des personnes ne pensent pas de la même façon, faut-il leur interdire telle ou telle pratique ? Ainsi, tous les débats qui sont autour de l’avortement. L’avortement est condamné par l’Église catholique, faut-il l’interdire au niveau de la société ? C’est un vrai débat. Il me semble qu’il y a besoin de penser différemment les règles de la société globale, la loi doit être pensée pour tout le monde, y compris pour ceux qui ne sont pas croyants, en les différenciant des règles, des prescriptions qui peuvent être données aux fidèles, aux membres des Églises, qui peuvent être plus exigeantes, plus radicales.

– De même qu’il faut sans doute éviter la tentation de profiter de l’Europe pour se mettre en avant. C’est une autre tentation pour les Églises de dire : au fond l’Europe, c’est un projet spirituel, et de se faire tirer un peu en avant par les progrès de l’Europe.

Pour qu’une nouvelle relation, d’un type nouveau, se crée entre le religieux et le politique tel qu’il est en train de se mettre en place en Europe, pour que l’osmose se fasse bien, il faut que ces conditions soient réunies des deux côtés. Travailler sur les apports, mais le faire avec un esprit de service réel.

3. Europe et laïcité(s)

Ceci nous mène au troisième point que je développerai rapidement, qu’il y a certainement à travailler sur les conditions de la laïcité en Europe. Qu’est-ce que la laïcité en Europe ? la laïcité, d’ailleurs, est-ce une valeur européenne ? Ça ferait partie du grand débat qui doit avoir lieu d’ici 2004.

On ne peut pas se contenter d’avoir eu les Bavarois qui ont demandé aux Allemands de mettre l’héritage religieux dans la Charte, et puis monsieur Jospin, et Chirac d’ailleurs, qui tous les deux ensemble ont dit : Oh là là, surtout pas d’héritage religieux dans la Charte, parler de notre patrimoine spirituel et moral, surtout pas !

Il faut qu’on discute de tout ça. On ne peut pas refermer le couvercle comme ça. D’abord parce que les États ont des pratiques très différentes. Entre la France, l’Allemagne où l’enseignement religieux est à l’école, l’Angleterre où chaque réunion de la Chambre des lords commence par une prière, l’Italie, les pays nordiques dans lesquels on est pratiquement en face d’Églises nationales, il y beaucoup de différences. Il y a, je pense, il y aura certainement de la différence, il n’y a pas à unifier tout cela, mais il y a des bases communes sur lesquelles nous devrions nous mettre d’accord, et à mon avis, il y a quatre points, là encore :
– d’abord, le droit de parole des Églises dans l’espace public. La séparation entre la sphère publique et la religion sphère privée, je crois que c’est mort, ça, et c’est d’autant plus mort que désormais, la question du sens, si vous voulez, se pose absolument partout et que tout le monde est en recherche de ce point de vue là. Qu’il y a donc une espèce de demande de patrimoine religieux, ce qui veut dire que les Églises ont à exprimer, à argumenter dans le débat public, non pas de façon dogmatique, en imposant, mais en disant pourquoi elles pensent que ceci est meilleur que cela. Le droit de parole dans l’espace public est maintenant quelque chose qui est à peu près acclimaté, encore qu’il y ait de temps en temps des réticences, et qui est beaucoup plus affirmé dans d’autres pays que chez nous, en Allemagne, par exemple, il est beaucoup plus évident, et qui est important.

– Deuxièmement, ce droit de parole doit s’exprimer différemment quand on parle pour la société tout entière et quand on s’adresse aux fidèles. Ça peut faire débat, ce que je dis là, je suis conscient de ça et je pense que c’est important.

– Troisièmement, en matière d’éducation, il me semble qu'on ne peut plus maintenant faire l’économie d’une transmission des savoirs religieux organisée dans l’école publique. Démocratie et spiritualité avait fait une proposition à la convention qui rédigeait la Charte, qui était que chacun puisse accéder à ce que nous avions appelé, dans un souci d’œcuménisme allant jusqu’à la laïcité, le droit au patrimoine symbolique de l’humanité. Chaque individu aujourd’hui pour être un citoyen, pour se repérer dans la société, pour donner réponse aux questions que son existence va poser, sa confrontation inévitable avec le mal, il a besoin de savoir quelles réponses les religions, les philosophies ont données à ces questions.

Si on ne fait pas ça, ça veut dire que ceux qui sont mal partis dans la vie, qui ont des difficultés, partiront avec un handicap culturel et spirituel, et qu’ils seront tentés par les approches sectaires ou communautaristes.

Donc, il faut organiser cette transmission des savoirs symboliques, ces mots-là personne ne peut les nier, je ne vois pas pourquoi Platon serait davantage enseigné dans les écoles que le Christ, Mahomet ou Bouddha.. La mondialisation doit aussi aller dans cette direction, ça doit être fait vraisemblablement par des enseignants particuliers, il ne s’agit pas de faire du prosélytisme, et chacun doit être mis en état d’accéder aux savoirs que l’humanité a constitués pour se représenter à elle-même, pour s’expérimenter elle-même.

– Et puis, c’est là-dessus que je terminerai, il me semble tout de même que la question de cette laïcité positive, pas celle d’une laïcité neutre, une laïcité positive, sur laquelle il faut débattre, mais qui me paraît devoir être une façon pour l’Europe de progresser, à condition que ça se fasse dans le respect de ce que j’ai dit tout à l’heure, ça implique tout de même que les membres des Églises, les croyants, se distinguent, non pas tellement par ce qu’ils affirment, sans doute, mais par leur façon d’être, par leur façon de vivre. C’est quand même ça qui est important.

Ce n’est pas tellement de se dire chrétien qui compte. D’ailleurs c’est bien difficile de se dire chrétien, parce que c’est une religion tellement exigeante que si on prend sur le côté radical, il est très difficile d’être un chrétien. Vous savez que Renan disait qu’il n’y a eu que deux vrais chrétiens, saint François d’Assise et Jésus. Il allait un peu loin. Mais si on est dans l’optique radicale, on n’est pas un vrai chrétien. Si on est dans une vision plus régulatrice, régulationiste, pour transporter un mot du vocabulaire politique dans le domaine religieux, qu’on soit un plus ou moins bon chrétien, on est quand même chrétien.

Mais ce qui est important c’est qu’un chrétien, ça se voie, c’est que ça se voie avant que ça se dise, et que ce soient les autres qui vous voient comme chrétiens avant qu’on se dise chrétien. Dans toute la question de l’exemplarité, il y a quelque chose de fondamental, dans la laïcité, il y a besoin d’exemplarité, il y a besoin de règles de vie. Il y a besoin du support d’une communauté, parce que ce n’est pas facile de vivre différemment et de résister au non-sens, de chercher à vivre autrement, il y a besoin du support d’une communauté, et c’est la bonne façon, je crois, de vivre la laïcité.

Alors voilà ce que je voulais dire. Je crois que le problème essentiel aujourd’hui pour les Églises, c’est de trouver le ton juste et ce ton juste, il n’est pas facile à trouver, parce que si on prend une approche trop modeste, trop humble, on risque de ne pas être assez efficaces, pas assez présents, pas assez sûrs de soi. Si au contraire on en fait un peu trop et plus en paroles qu’en actes, à ce moment-là on risque de provoquer des effets contraires.

Au fond, s’il y avait un bel exemple de l’Europe, de l’identité spirituelle en formation, que l’Europe peut apporter, que les Églises peuvent apporter dans le domaine spirituel à l’Europe en formation, pour moi, c’est Taizé. Voilà un exemple très remarquable. Lutte et contemplation. Jean-Paul II a dit des choses très voisines à Compostelle, même si ce discours a été critiqué.

Lutte et contemplation, des jeunes, du voyage, des réunions régulières, voilà une belle image de l’Europe, même une très belle image de l’Europe. Mais au fond tout ceci revient à dire une chose très simple à la fois et très difficile, c’est que la question pour les Églises aujourd’hui c’est qu’il leur faut réconcilier trois choses : être le plus possible elles-mêmes, être intégralement elles-mêmes, par rapport au message qu’elles ont à porter, tout en étant simultanément parfaitement respectueuses d’autrui et de l’autrui qui est différent, et tout cela tout en étant fortement engagées dans le monde. Être à la fois respectueux d’autrui et engagé dans le monde, c’est difficile, mais c’est pourtant ça, je crois, notre devoir et la condition pour que les Églises participent utilement à ce moment important de la construction de l’Europe dans laquelle nous allons être maintenant engagés.

 

 

 

Questions à Jean-Baptiste de Foucauld et Élisabeth Behr-Sigel

– Jean-Luc Mouton : Merci beaucoup, Jean-Baptiste de Foucauld pour cet exposé très précis, clair, et qui donne beaucoup de perspectives et de réflexions.

On va faire comme tout à l'heure, on va ramasser les questions, je ne sais pas s'il y a des questeurs, comme on dit dans les assemblées synodales, qui rassemblent les questions, et en attendant, on va peut être discuter à deux ou trois, il y a déjà les questions de tout à l'heure qu'on peut reprendre, et qui sont déjà prêtes.

Avant que les questions viennent, j'ai envie, Jean-Baptiste de Foucauld, parce que je suis journaliste et parce que ça nous a intéressés les semaines ou les mois passés, cette affaire de la Charte européenne. Est-ce que vous pourriez un petit peu développer ça? Moi, je rappelle ce que je peux en savoir, l'Europe a réalisé, d'une manière intéressante d'ailleurs, avec la participation de parlementaires, de groupes d'associations, les Églises ont participé aussi, une réflexion qui a abouti à la rédaction d'une charte européenne qui a été plus ou moins adoptée, entérinée à Nice, et dans le préambule de cette charte, il était fait mention des valeurs et des racines de l'Europe, par rapport à son passé historique et le texte initial parlait des racines religieuses, et, sur l'intervention, nous a-t-on dit en France, de M. Jospin, particulièrement, peut-être de M. Chirac,

– Jean-Baptiste de Foucauld : Les deux...

– J.-L. M. : Les deux?

– J.-B. de F. : C'est important...

– J.-L. M. : Je veux bien, parce qu'on a dit, on a dit beaucoup que c'était Lionel Jospin qui avait téléphoné directement...

– J.-B. de F. : C'est contesté...

– J.-L. M. : C'est écrit dans plusieurs journaux...

– J.-B. de F. : C'est vrai, mais d'après Guy Braibant $$ qui était le représentant français, il paraît que le Président de la République a appelé le président de la Convention le lendemain, et chaque fois que le Président de la République disait trois phrases, monsieur... – comment s'appelait-il, le président? – disait: Je sais, monsieur Jospin me l'a dit hier.

– J.-L. M. : Enfin... Toujours est-il que beaucoup de personnes donc – vous avez parlé de Témoignage chrétien, mais il n'y a pas que Témoignage chrétien, beaucoup de religieux et de chrétiens en particulier, ont ressenti cette intrusion de la France assez mal, en disant: on veut couper l'Europe de ses racines chrétiennes ou judéo-chrétiennes, parce qu'il ne s'agissait pas que du Christianisme, et donc certains ont développé toute une idée d'une montée de l'anti-Christianisme dans ce pays, en France. Vous, vous avez une position un peu médiane, en disant que ça s'explique par l'histoire. Mais vous, comment vous trouvez-vous dans cette réaction de notre Président Chirac et de Lionel Jospin, un peu ces relents d'anti-Christianisme comme certains le voient aujourd'hui, ou bien est-ce que ça vous paraît complètement en dehors du sujet?

– J.-B. de F. : C'est deux sujets différents.

D'abord, il faut peut-être revenir une seconde sur la Charte des droits fondamentaux, parce que c'est quelque chose d'important à plusieurs titres. Le fait, pour une entité politique en formation, d'un genre nouveau, d'un genre original, parce qu'encore une fois, ce qui est en train de se fabriquer en Europe n'a pas d'équivalent. – nous sommes en pleine innovation institutionnelle, –

C'est important d'avoir une charte qui permette au juge européen lorsqu'il est saisi d'un recours contre les actes communautaires, de savoir à quels principes il se réfère. Cette charte ne s'impose pas aux législateurs de chaque État, elle est faite pour le juge européen. Le juge européen quand il y a un recours contre un règlement, jusqu'ici il allait chercher dans les traités, dans les traditions constitutionnelles des États membres, sur quel principe il allait décider. Là, on lui a fabriqué une charte pour qu'il sache à quels principes il devait se référer.

Cette charte, je suis de ceux qui se sont battus pour, puisque j'avais été rapporteur d'un Comité des sages en 1996, présidée par une ancienne Premier Ministre du Portugal, qui avait fait un rapport sur une Europe civique et sociale dans lequel nous avions proposé que l'Union européenne élabore une charte dans un processus de participation démocratique et citoyenne très large.

Le Traité d'Amsterdam en 1997 n'a pas retenu l'idée. Puis les chefs d'États en 1999, au Conseil de Cologne, ont dit: on va faire rédiger ça. Mais ils ont réduit la portée de l'exercice. Ils ont dit: on va prendre les textes existants, et on va les coller les uns aux autres. Nous, notre idée, dans le Comité des sages, c'était qu'il y avait à débattre de toute une série de sujets nouveaux. Parce qu'on a des droits –des devoirs, d'ailleurs – qui ont été mis en place, mais qu'est-ce que c'est que le droit à l'environnement aujourd'hui, qu'est-ce que c'est que le droit à l'insertion; le droit au travail, qu'est-ce que ça veut dire? les problèmes de bioéthique, du secret de la vie privée, il y a des tas de problèmes nouveaux qui se posent sur lesquels il faut poser des principes. Donc, on avait demandé un grand débat citoyen qui permettrait notamment de faire éclore des droits nouveaux.

Les chefs d'États ont dit: non, non, vous aller prendre les textes existants, et vous aller nous rassembler tout ça dans un texte unique et clair. Mais ils ont fait quelque chose de très original, c'est qu'ils ont mis en place une Convention, c'est-à-dire qu'au lieu de faire rédiger cela par cinq ou six experts, ils ont mis en place une Convention qui se composait de 61 membres; il y avait trente représentants des Parlements nationaux, un pour chaque Chambre de chacun des États, quinze représentants des gouvernements, donc M. Braibant représentait à la fois M. Chirac et M. Jospin, ce qui lui permet de dire ce qu'il dit, car il connaît bien le sujet, et puis il y avait quinze représentants du Parlement européen.

C'est intéressant, parce qu'il y avait les Parlements nationaux, presque majoritaires, le Parlement européen, les gouvernements, qui étaient minoritaires, et puis un membre de la Commission, et puis, je ne sais plus, deux autres membres... Cette Convention a commencé à travailler en janvier ou février 2000, elle a fait un site Internet dans lequel tout le monde pouvait faire des propositions, elle a fait des hearings où elle a entendu, pendant des périodes très brèves, un certain nombre d'organisations et s'est mise à rédiger ce travail.

Ce qui est intéressant, c'est que dans un premier temps, ils ont fait des votes; Ils se sont aperçus qu'ils allaient arriver à des projets incohérents, et qu'ils n'arriveraient pas à s'entendre, alors ils ont travaillé au consensus et, fin juillet, ils ont produit un texte, un texte qui a été à la fois critiqué et loué. D'abord, il fallait arriver à produire un texte en commun, et les Anglais étaient extrêmement réticents à admettre du social dans la Charte, mais ils ont fini par accepter. Il y avait un certain nombre d'avancées, et par exemple, la peine de mort, par rapport aux États-Unis, est interdite d'après la Charte. Par rapport aux États-Unis, ce n'est tout de même pas rien. Il y a un certain nombre d'avancées comme cela. Mais sur le plan social, c'est un peu faible.

Et puis, il y a eu cet épisode de l'héritage religieux. Il n'y avait rien de tout cela dans le projet de juillet. Et puis, les Bavarois ont demandé à la délégation allemande d'ajouter l'héritage religieux. Mais dans l'optique de la Bavière, il faut savoir ce que cela veut dire, l'héritage religieux, c'est quand même quelque chose d'assez fort. Ça a été ajouté vers le 10 septembre, et là, ça a provoqué une réaction extrêmement brutale, effectivement, de la France, par effectivement un coup de téléphone, m'a-t-on dit, dit-on, ou a-t-on lu, du Premier Ministre, qui a dit: Nous ne signerons pas s'il y a ça, ce n'est pas plus compliqué que cela.

Et tout de suite, les autres ont accepté, et on a remplacé l'héritage religieux par "consciente de son patrimoine spirituel et moral", le mot spirituel étant déjà dans des textes du Conseil de l'Europe.

Ce qui est grave dans cette affaire, ce n'est pas l'aboutissement, c'est d'abord un peu équivoque: héritage religieux pour les droits de l'homme, ou héritage religieux pour l'Europe telle qu'elle est aujourd'hui? Oui, qu'il y ait un héritage religieux, c'est évident, mais pour les droits de l'homme, ça mérite débat. Ce qui est grave, c'est qu'il n'y ait pas eu débat, c'est qu'on avait là une bonne occasion de travailler entre nous, de réfléchir entre nous à ce que nous voulions faire, la place de la religion dans le débat public, les conditions dans lesquelles sa parole est acceptable pour ceux qui ne sont pas croyants, ce qu'elle a à dire d'intéressant; donc, ce que nous proposons, nous, au Cafecs $$, c'est de reporter ce débat maintenant, on peut l'avoir encore maintenant.

Cette Charte, elle a été proclamée par le Conseil de Nice, mais pour nous, elle n'est pas suffisante. Elle a été proclamée, elle ne sera pas ratifiée par les Parlements. De facto, le juge européen, sachant qu'elle est proclamée, chaque fois qu'il va avoir un recours, il va regarder la Charte, et c'est comme si elle s'imposait à lui. Robert Badinter a fait une tribune dans Le Monde, dans laquelle il expliquait cela. Il a parfaitement raison. Pour le juge européen, c'est comme si elle était actée. Mais elle est encore amendable, il faut travailler dessus. Il lui manque des tas de choses, ce n'est pas le moment d'y venir, donc il est extrêmement important que d'ici 2004, en prenant notre temps, parce que ce sont des sujets difficiles, nous réfléchissions à l'échelle de l'Europe sur la place des religions dans l'Europe. Que ce que nous avons ici, aujourd'hui, on travaille en profondeur pour dire des choses, pour mieux savoir ce qui se passe chez les autres que nous ne connaissons pas très bien. C'est très intéressant. D'ailleurs, la France, elle-même, c'est un beau sujet, il y a plein de choses dans la France.

Il y a une chose qui m'amuse toujours beaucoup: est-ce que vous savez que la déclaration des droits de l'homme de 1789, à laquelle se réfère notre constitution, la constitution aujourd'hui vise la déclaration des droits de l'homme de 1789, le préambule de cette déclaration des droits de l'homme est rédigé de la façon suivante: "Nous, membres de l'Assemblée nationale (je ne sais plus comment elle s'appelait), en présence et sous les auspices de l'Être suprême, proclamons..." France, république laïque... "En présence, et sous les auspices de l'Être suprême, proclamons: les hommes sont libres et égaux en droits..." En présence et sous les auspices de l'Être suprême. Il est présent, et sous les auspices, c'est quand même fort; On n'a pas aboli ça. Notre république laïque, elle est tout de même – c'était l'époque de la constitution civile du clergé, de tout cela... C'est intéressant, tout cela.

Donc il faut qu'on ait ce débat. La vraie question, c'est que nous devons demander ce débat, nous ne devons pas faire l'Europe à la sauvette, par des institutions d'en haut, mais par un travail collectif, nous avons à fabriquer un pacte social, un pacte politique. Il faut savoir ce qui nous divise, ce qui nous rapproche, ce que nous voulons faire ensemble, il faut débattre de tout ça. Ensuite, il faut donner le dernier mot aux politiques, in fine, mais en ayant préparé ça par une vraie éthique de la discussion, par un débat collectif qui nous permettra de créer quelque chose vraiment d'original; c'est la vraie façon de faire de la politique aujourd'hui. Il faut d'abord créer les valeurs qu'on appliquera ensuite, mais d'abord les créer par un vrai débat démocratique.

– J.-L. M. : Un tout petit mot... Je faisais allusion tout à l'heure, à propos de ce débat, à des idées ou des rumeurs qui courent dans les milieux chrétiens en général, c'est cette espèce de montée d'anti-christianisme du côté des laïcs français, comment vous verriez... Fausse impression?

– J.-B. de F. : Il y a un petit sentiment de ça, oui. Je crois que c'est aussi lié au fait que la religion chrétienne en général et catholique en particulier étaient plutôt majoritaires et sont en train de passer à un statut plutôt minoritaire et que du coup on est plus sensible aux coteries et aux systèmes de castes qui fond qu'on a du mal à faire passer un article ici, qu'on est un peu moins bien vu là, qu'on se méfie de vous, on a un petit sentiment comme ça. Voilà. Moi, je l'ai de temps en temps; Bon. Il ne faut pas exagérer, quand même, il ne faut pas exagérer... Donc, il y a un processus – je n'ai pas lu le livre de René Rémond, donc il faudrait que je le regarde de plus près, mais c'est vrai que j'ai eu de temps en temps ce sentiment-là, mais encore une fois je pense qu'il faut proportion garder. Voilà.

– J.-L. M. : Merci.

On va se tourner vers nos amis qui font la synthèse des questions. Je pense qu'il y en a comme tout à l'heure beaucoup. Est-ce que vous pouvez nous donner quelques thèmes?

– B. de M. : D'abord une réaction: Merci pour votre message d'espérance, votre vision évangélique, assez pragmatique, somme toute, même si on aimerait plus de conseils et plus de plan d'action. Ça, c'est la première réaction.

Une autre réaction: Monsieur de Foucauld, je repense surtout à la fin de votre intervention qui met en valeur le symbole de Taizé pour l'Europe. Pouvez-vous, si vous participez aux prochaines rencontres de Taizé, je pense, ou de Cluny, – il y a marqué ici de Cluny – veiller à ce qu'il puisse être donné témoignage de cette merveilleuse expérience de Taizé?

– J.-B. de F. : Oui. Cluny, c'est autre chose.

– B. de M. : Quelques questions. Les questions sont très diverses. Il y a plusieurs thèmes, on a essayé de les regrouper; il y a des questions assez générales sur Europe et héritage spirituel et puis il y a des questions beaucoup plus particulières sur des thèmes plus précis, économiques, l'école, les médias, les droits de l'homme...

Peut-être on peut penser aux questions les plus générales, si vous voulez, par exemple celle-ci: vers où va l'Europe entre la France laïque et les pays à Église d'État? Ça pourrait être une question adressée à nos deux intervenants. Que dit le Parlement européen sur cette question. On peut peut-être continuer...

– J.-L. M. : Non, on peut rester là-dessus... Ou y a-t-il d'autres questions dans le même ordre d'idées?

– B. de M. : Oui... La notion d'héritage spirituel – c'est plutôt une réaction – la notion d'héritage spirituel inscrite dans les droits fondamentaux de l'homme me paraît bien supérieure à celle d'héritage religieux. L'héritage spirituel englobe les héritages religieux et respecte les héritages philosophiques qui ne viennent pas des Églises.

– J.-L. M. : Peut-être on pourrait rester sur la question de la laïcité, parce que Jean-Baptiste de Foucauld l'a abordée. Je voudrais juste faire une remarque supplémentaire. À Paris, il y a quelques semaines, pour la Semaine de l'Unité, il y a Konrad Raiser qui est le Président du Conseil œcuménique des Églises qui est venu à Paris, et qui nous a fait un petit a parte sur la question de la laïcité, en disant que c'était assez extraordinaire avec ce thème de la laïcité, d'abord, c'est que, par exemple, en Allemand, ça n'est pas traduisible, et d'autre part, il nous a dit avec un peu d'humour qu'autant cette valeur était en France essentielle, autant pour la pensée universelle elle était inconnue ailleurs dans le monde qu'en France. C'est-à-dire que c'est quelque chose de typiquement français, cette vision laïque, et il disait, je ne sais pas comment, au niveau de l'Europe on va vraiment s'entendre sur cette notion, parce qu'elle me paraît vraiment spécifique à la France, même si vous pensez qu'elle est absolument universelle, elle est vraiment liée à votre histoire, à l'histoire de la France, entre ces deux Frances qui se sont opposées, et donc que sa traduction au niveau européen lui paraissait plus que questionnante.

Vous avez parlé, Jean-Baptiste de Foucauld, de la laïcité à la fin de votre exposé, comment va-t-on bâtir un concept commun au niveau de l'Europe sur cette question-là?

– J.-B. de F. : J'ai peut-être à répondre à plusieurs questions.

Conseil et plan d'action. Je pense tout de même que l'enjeu européen est un enjeu important. Ça n'est pas sûr que l'Europe réussit. L'Europe peut très bien s'élargir, faire entrer des nouveaux membres et s'affaisser un peu sur elle-même, se transformer progressivement en une zone de libre-échange, avec très peu de politique commune, pas de politique extérieure commune, ce scénario-là n'est pas impossible. Ça c'est vraiment le combat des années qui viennent, savoir si l'Europe va réussir à émerger comme entité politique originale.

Il me paraît tout de même extrêmement important que là où vous soyez, vous aidiez à ce que cette question soit posée: savoir si on se désintéresse de l'Europe ou si c'est pour nous quelque chose d'important.

Je pense qu'il est important d'adhérer aux mouvements qui essaient de soutenir la construction d'une Europe démocratique originale. Il y en a plusieurs, il y a le Mouvement européen, il y a des tas de mouvements de citoyenneté, le Carrefour pour une Europe civique et sociale dont je vous ai parlé réunit d'ailleurs un certain nombre de ces mouvements, le Mouvement européen en est membre avec d'autres, ceux qui sont intéressés peuvent me donner leurs noms et je leur enverrai une documentation.

Ça c'est vraiment un enjeu sur lequel nous pouvons peser. Et nous pourrons peser aux prochaines élections présidentielles. Il faudra que ce sujet-là soit à l'agenda. Il y a eu beaucoup de déclarations l'an dernier. Cette année, Nice étant passée, c'est un peu le calme plat. On digère Nice. Plus ou moins bien. C'est un peu saumâtre.

Comment vont se faire les campagnes présidentielles? Quelles seront les expressions des uns et des autres, est-ce que ce seront des expressions sincères, est-ce que ce seront des expressions fortes et convaincues? l'Europe est à un tournant. Si elle ne se fait pas dans les cinq prochaines années, si l'élargissement se fait trop vite, on ne pourra plus rattraper la chose ensuite. Donc c'est un moment crucial, une question de vigilance, d'engagement sur l'Europe.

Je ne peux pas être plus précis, mais là où vous êtes, il faut poser la question et si vous n'êtes nulle part, il faut vous engager et si le sujet vous intéresse, dans des institutions qui portent une certaine idée de l'Europe. Vraiment, ça ne se fera pas sans nous, et ça pourrait très bien ne pas se faire. Voilà

Alors Taizé, Cluny, je prends bonne note. Effectivement il y a des rencontres de Cluny qui ont eu lieu l'an dernier tout près de Taizé, mais effectivement on a regretté que Taizé ne soit pas présent. On le dira à l'organisatrice, Madame $$ Fonquernie? de ne pas oublier Taizé, mais je crois qu'elle en est consciente elle-même.

Venons à la laïcité et aux Églises d'État. Je pense d'abord qu'il faut qu'on connaisse mieux ce qui se passe chez les autres et que ça serait intéressant d'avoir un livre blanc sur ce sujet. Savoir exactement ce qui se passe chez les autres, et les questions qui se posent. Je ne suis pas sûr qu'il faille avoir une vision unifiée et unique, qu'il y ait des Églises d'États dans certains pays, et pas dans d'autres, pourquoi pas? Ça n'empêche pas l'Europe de fonctionner, ça.

Les choses qui me paraissent importantes partout, c'est ce que je disais tout à l'heure, c'est que le droit d'expression des religions dans l'espace public soit reconnu clairement et qu'il ne soit pas suspecté, à condition que cette expression soit respectueuse, et, deuxièmement, que tout de même l'éducation, l'enseignement sur les religions à l'école, ça, à mon avis, c'est le progrès que nous devons faire dans la démocratie française. Pour l'instant, ça n'y est pas vraiment et il faut que ça le devienne, parce que sinon je crois qu'il y a un appauvrissement de la capacité à donner du sens; Ce n'est d'ailleurs pas contraire aux principes de Jules Ferry. L'idée, c'est bien de mettre chaque jeune en position d'accéder au savoir commun de l'humanité. Ce savoir commun inclut-il ou n'inclut-il pas les religions? Oui, il inclut les religions. Donc il y a sûrement à dire cela. Pour le reste, ensuite, qu'il y ait de la différence, moi je ne crois pas qu'il soit nécessaire que les cultes soient subventionnés par l'État. On vit très bien sans, on vit d'ailleurs aussi avec en France, puisque le Concordat d'Alsace-Lorraine, je vous rappelle que le rabbin, le pasteur et le curé sont des fonctionnaires payés par l'État dans des grilles de la fonction publique, – pas l'imam, d'ailleurs. Pourquoi pas l'imam? Parce qu'à l'époque il n'était pas là. Je ne suis pas sûr que ce soit une formule qui soit particulièrement favorable au développement des Églises. J'en discutais avec le pasteur Stewart à un colloque, récemment, il n'en était pas convaincu, donc, à mon avis, ce n'est pas là-dessus que ça se joue; Que chacun fasse sur ce point comme il veut. Par contre, la présence dans le débat public et la présence dans l'enseignement, ça, ça me paraîtrait être un point de base sur lequel il faut s'entendre.

– J.-L. M. : Merci. Suite des questions. Un autre thème.

– J.-B. de F. : Je rajoute peut-être quelque chose. Quand même, et ça je pose peut-être la question par rapport à l'Orthodoxie et par rapport à la Grèce, l'obligation de décliner une identité religieuse sur une carte d'identité, à mon avis, elle, pose problème, quand même, pour l'Europe telle que nous... Parce que, pour les personnes qui ne sont pas croyantes, c'est quand même un problème. À mon avis, tout le monde va être un peu obligé de bouger, quand même.

– E. B.-S. : Moi, je suis tout à fait de votre avis. C'est d'autant plus curieux, étant donné que je crois que c'est finalement l'héritage du nazisme. Je ne crois pas que ça existait en Grèce. Je crois que c'est un héritage, j'ai essayé de l'expliquer et j'ai dit que ça tenait à des facteurs de politique interne, d'après ce que j'ai compris. Je ne suis pas spécialiste, mais je ne peux pas dire que j'approuve, je suis tout à fait contre.

– J.-L. M. : Puisque vous avez la parole, Mme Behr-Sigel, sur l'histoire de la Charte européenne, vous avez participé à ce débat, vous avez eu une réaction?

– E. B.-S. : Non, pas du tout; Écoutez, je dirai entre nous, pour moi c'est très compliqué, je n'arrive pas à entendre. J'entends mal, et là, comme je suis là...

– J.-L. M. : C'est à vous...

– Stéphane Griffiths : On continue un petit peu sur la laïcité, parce qu'il y a des questions plus précises.

La violence à l'école, en particulier, ne provient-elle pas de l'absence de transmission du patrimoine symbolique? De même, une justice sans référent transcendant est-elle possible?

J'en profite pour donner quelques réactions autour de ces idées de laïcité: une réaction de quelqu'un qui dit: les droits de l'homme ne sont pas venus des Lumières, mais ils trouvent plutôt leur origine plutôt en Angleterre et aux États-Unis, à travers la déclaration d'indépendance... C'est un petit peu des questions sur la laïcité pratique, au niveau de l'école et de la justice. Est-ce qu'il y a quelque chose à dire?

– J.-L. M. : Vous avez parlé de la transmission des valeurs, autour de l'école, c'est lié avec la question des origines des droits de l'homme, d'ailleurs...

(la fin des questions n'a pas été enregistrée)

 

 

Les Forum

Forum 1. Églises et conflits en Europe

Président : Benoît de Mascarel

Intervenants : Gordon Campbell
et Raphaël Picon

Secrétaire : Mireille de Villoutreys

 

Gordon Campbell

(Résumé de son intervention fournie par l'auteur)

Dans ce forum le pasteur Gordon CAMPBELL a témoigné de la situation conflictuelle en Irlande du Nord ainsi que du rôle des Églises dans ce contexte et des enjeux actuels pour l'Évangile. A partir du cas de l'Irlande comme exemple, le pasteur Raphaël PICON a élargi ensuite le sujet afin de voir quels sont les principes opérants lorsque les Églises se mesurent à des conflits de société.

Le pasteur CAMPBELL est parti d'une question et d'un constat :

La question : La paix en Irlande du Nord a-t-elle mis fin à une guerre de religion? A cette question nous avons répondu clairement "non", car le conflit qui a déchiré l'Irlande du Nord n'est pas d'ordre fondamentalement religieux (bien que la religion, dans la société irlandaise, figure traditionnellement comme un important élément identitaire des populations), mais doit se comprendre à partir d'enjeux historique, politique et social. Nous avons essayé de creuser ces aspects fondamentaux et, comme dans toutes les sociétés, profondément entrelacés dans le but de mieux saisir les complexités de la situation actuelle, en regardant de près plusieurs mutations identitaires du côté catholique romain comme protestant qui ont eu lieu dans l'Irlande des trois derniers siècles.

Un constat : Le difficile processus politique en cours en Irlande du Nord pourrait faire de cette petite province, située à l'extrême ouest de l'Union européenne, une sorte de laboratoire de la construction européenne dans sa phase actuelle : car ce qu'on demande aux Irlandais du Nord, sur fond de problème constitutionnel non réglé, est d'une certaine manière de chercher comment se fabriquer une identité nouvelle, en structurant à partir d'institutions ingénieuses une société aux mécanismes nouveaux où les attaches du passé se trouvent désormais articulées sur une fragile unité dans la diversité.

Ce tour d'horizon a permis de mieux situer les Églises d'Irlande (catholique romaine, anglicane, presbytérienne, méthodiste et autres) dans leur contexte spécifique, ainsi que de comprendre les enjeux, les défis et les accomplissements des différentes démarches oecuméniques entreprises dès avant les "troubles" des années 1969-1998. Beaucoup de chrétiens, toutes confessions confondues, ont oeuvré des années durant pour la paix, car les Églises se reconnaissent depuis longtemps comme à la fois faisant partie du problème irlandais - le clivage politique entre unionistes pro-britanniques et nationalistes pro-irlandais correspond plus ou moins à la faille séparant protestants et catholiques - et en même temps comme acteurs dans le nécessaire dépassement des crispations identitaires. Le vaisseau amiral, ici, pourrait être le phénomène de groupes mixtes, réunissant protestants et catholiques, qui osent explorer dans tel quartier de Belfast ou espace rural les points communs et les aspects litigieux distinguant l'identité complexe des uns et des autres.

Un facteur difficile à prendre en ligne de compte mais de plus en plus présent dans le paysage de l'Ulster comme de la République d'Irlande est un processus de sécularisation, retardée par les années de conflit, mais maintenant galopante et liée à un matérialisme fruit de la réussite économique du "tigre celtique". En même temps, beaucoup de chrétiens y voient un défi personnel et communautaire à relever : on ne voudrait pas chasser le sectarisme pour se retrouver sous la domination de Mammon! L'Évangile, en effet, témoigne du shalom que Dieu donne lorsque la relation à lui est restaurée et que la réconciliation vient transformer les rapports entre les hommes. Le chrétien est appelé par le Christ à être dans tous les domaines de la vie bâtisseur de paix.

Cette expression est aux lèvres et sous la plume de différents partenaires sociaux en Irlande du Nord aujourd'hui. Le Réseau pour la Médiation (Mediation Network) en Irlande du Nord a identifié comme principaux secteurs de la société où promulguer et faire multiplier des initiatives de conciliation : la communauté au sens large; le système judiciaire; les Églises; le monde politique; les institutions publiques; et le monde du commerce. Les initiatives actuelles où sont impliqués des chrétiens ou alors les Églises (de manière plus institutionnelle) étant particulièrement nombreuses, l'attention de l'auditoire a été attirée sur un ensemble de sites web - liés au Réseau "paix dans la ville" du C.O.E. - où s'informer sur une pléthore d'actions menées sur le terrain et sur les diverses associations qui y sont impliquées.

 

Raphaël Picon

Notre responsabilité par rapport aux conflits

Cinq thèses générales.

1. Les situations de conflits en Europe nous concernent tous.

Nous avons conscience d'appartenir à l'Europe, elle est pour nous un monde commun. Ce monde est complexe, riche et même si nous ne pouvons dire quelle est l'identité européenne, nous croyons qu'elle est une identité ouverte.

C'est aussi une identité tangible : il existe des institutions internationales, y compris ecclésiales. Et ce réseau ecclésial se constitue et contribue pour sa part à la construction de l'Europe.

2. L'émergence des conflits est le lieu de notre responsabilité politique et prophétique.

Le politique, c'est le "vivre ensemble", et le vivre ensemble n'est pas sans lien avec l'Évangile, l'Évangile est éminemment politique, car il concerne le "vivre ensemble". Seule l'Église peut apporter l'idée d'une transcendance dans la construction européenne, c'est-à-dire que l'histoire est toujours ouverte sur autre chose. Il y a possibilité d'une nouveauté imprévue.

3. Le conflit est l'occasion d'un travail sur soi.

Repenser à notre identité: Qu'est-ce qui est pour nous le plus précieux? Qu'est-ce que nous voulons défendre?

Le conflit est révélateur de nos faiblesses. Nous ne pouvons pas tout faire. Le conflit est aussi le miroir de notre espérance, occasion de dire ce que nous voulons vivre.

4. Les situations de conflits en Europe nous concernent tous.

On peut penser l'identité d'une Église en terme "national". Cela est à la fois positif et négatif.
– positif : on n'est pas partout;
– négatif : il y a risque de nationalisme.

Son identité, l'Église la trouve avant tout dans l'Évangile.

5. Ces conflits sont toujours une occasion de retrouver l'importance du débat.

Il faut prendre en compte la pluralité des points de vue.

 

Forum 2 Églises, Europe et Tiers monde

Président : Michel de Bouverie

Intervenants : Antoine Sonntag
Pierre Toutlemonde (remplaçant le pasteur Jacques Maury)

Secrétaire : Madeleine Pénicaut

 

Antoine Sonntag

L'Union européenne (U.E.), à cause de sa situation géographique, joue un rôle important dans l'organisation des relations avec les pays du Tiers-monde, qui sont pour beaucoup d'anciens pays colonisés. On peut les classer en quatre grands "blocs":

– Pays ACP (Afrique –Caraïbes – Pacifique, 70 pays);
– Pays du Sud et Est méditerranéens (arabes);
– Pays d'Asie orientale et du sud;
– Pays d'Amérique latine.

1. Pays A.C.P.

Les relations datent de plus de 40 ans avec ces anciens pays colonisés: Marché commun, Traité de Rome...

La politique de l'U.E. s'est concentrée sur l'Afrique et concerne maintenant l'ensemble des pays. Relations partenariales. La pauvreté est une des caractéristiques de l'Afrique noire, pays moins évolués. Cette politique repose sur:
– un partenariat avec ces pays (15 pays riches avec 70 pays pauvres...)
France: 60 millions d'habitants, Afrique: $$ 12 millions... quel partenariat?
intérêt mutuel : souhait d'un commerce qui profite à tous, tout en respectant la souveraineté de chaque pays (jeunes pays souvent).
– des institutions paritaires: délégations parlementaires, &c.
– un plan de programmation établi sur des projets,
ex. : soutenir des promotions sectorielles, vers une modernisation des pays demandeurs d'aide;
aider l'État à se structurer, à fonctionner.

Ainsi, dans les années 60, l'U.E. introduit la clause de démocratie dans les pays ACP, à travers un programme de coopération, droits de l'homme, fonctionnement des libertés publiques, &c.

Résultat : les relations paritaires permettent de négocier de bloc à bloc, ce qui est préférable que de pays à pays.

mais – les partenaires sont inégaux;
– instabilité politique;
– stagnation des projets;
– aide humanitaire apportée pour de faibles résultats.

L'U.E. se détourne peu à peu des pays ACP et réoriente son intérêt vers les pays d'Europe centrale (plus proches et plus rentables).

2. Pays euro-méditerranéens.

Dans les années 50, instabilité de ces pays, montée de l'Islam. L'U.E. établit un processus d'entente (Conférence U.E.-Méditerranée en 1995) basé sur trois objectifs :

– politique de sécurité (dialogue – éviter les conflits);
– économique – prospérité partagée, zone de libre-échange;
– social – échanges culturels (rôle des ONG) afin de réduire la pression de l'émigration. L'U.E. soutient les partenariats associatifs, ex. : Amérique latine.

3. Pays d'Asie orientale.

Ils ne sont pas considérés comme des pays pauvres, mais comme des "concurrents" sur les marchés. L'Asie exporte beaucoup, à des prix très bas (main-d'œuvre bon marché, travail des enfants).

L'U.E. voudrait rééquilibrer la balance des paiements. Les États-Unis sont un partenaire important d'un point de vue stratégique (Inde, Chine, Vietnam, Corée, etc.

L'ASEM $$, organisme regroupant les coopérations, a tenu conférence à
– Bangkok, en 1996,
– Londres, en 1998,
– Séoul, en 2000.

On se trouve devant un ensemble assez hétéroclite, où il est difficile d'élargir les problèmes commerciaux aux droits de l'homme, droit du travail, syndicalisme, ... etc.

 

Bilan général.

Ces discussions sont-elles au service des pays les plus pauvres? Pas toujours. L'aide financière va vers les plus favorisés de nos partenaires. Cette aide financière de l'U.E., d'un montant global de 8 à 9 milliards d'Euros, va en grande partie vers les pays d'Europe centrale et orientale.

Les crédits sont versés plus aux aides d'urgence qu'au développement, et, bien que l'U.E. ait décidé d'ouvrir ses marchés aux exportations des pays les plus pauvres, ceux-ci ne sont pas compétitifs (pays ACP).

La participation des pays de l'U.E. est d'environ 0, 70% du PNB. Celle de la France n'est que de 0, 35%.

Certes, l'U.E. a une politique, mais elle doit ajuster sa politique au sein du Fonds monétaire européen et de la Banque mondiale.

Au sujet de la dette, l'U.E. demande le respect d'une démocratie et des droits de l'homme, et en fait une condition pour l'application de la remise de la dette (pas suffisamment explicite avec la Chine).

Action des églises.

"L'Europe ne doit pas être une forteresse". Les chrétiens sont présents dans les structures européennes.

Les hiérarchies des Églises
– soulignent l'importance de l'ouverture à l'universel, du bien des hommes;
– appuient la remise de la dette;
– soutiennent souvent les ONG (peu de poids financier...);
– lancent des campagnes d'information, de sensibilisation,
ex : la CITSE regroupe Secours catholique et Caritas international, CCFD et CIMADE

Questions

è Que peut-on faire concrètement pour aider les pays pauvres?
– agir sur les politiques en vue de décisions favorables;
– agir au sein d'ONG;
– changer nos comportements en modes de vie (consommation, pollution...).

Le pasteur Toutlemonde exprime son attachement à la relation avec le continent africain dû à l'action de l'Église réformée. Nécessité de comprendre et respecter l'évolution des peuples d'Afrique.

è Poids réel des programmes, quel effort fourni?
Financièrement, la France est en baisse dans ses engagements: 35 milliards de francs pour l'aide, mais 45 milliards de vente d'armes... Par contre les campagnes lancées par le CCFD et autres sont suivies (signatures) malgré le "nombrilisme" des Français.

è Médias et opinion publique. Quelle influence sur la politique menée ?
La politique de l'U.E. – 15 pays + une délégation de l'U.E. – s'élabore difficilement: incohérence économique, financière, de coopération... Les engagements pris par les pays ne sont pas toujours respectés. Quel modèle de développement propose-t-on? Efficacité des aides, vont-elles là où est le besoin réel?

D'autre part, ce sont des sujets peu médiatiques. Il faut susciter un intérêt actif par rapport à ces problèmes. Il faut:
– interpeller nos partenaires (ventes d'armes);
– soutenir les organisations partenaires du Commerce équitable et s'informer;
– ajuster nos comportements de consommateurs: porter attention aux labels des produits, promouvoir des circuits plus directs (Café Havelaar a gagné 5% du marché – boycott des articles de sport asiatiques fabriqués par des enfants, etc.);
– s'intéresser à ce que vivent ces pays producteurs.

Actuellement, il est certain qu'il y a un doute dans les orientations à prendre par l'Union européenne. Quel type de développement préconisons-nous? Que modèle social? Dans le doute, on se rabat sur l'urgence.

L'apport des chrétiens dans l'élaboration des politiques sociales, économiques, financières, est réel. Il est à la portée de chacun. Il y a un devoir de s'informer en vue d'un rôle plus actif "à la lumière de l'Évangile".

 

Forum 3. Les Églises au service de l'homme en Europe

Présidente : Suzanne Martineau

Intervenants : Guy Aurenche
et Jean-Pierre Payot

Secrétaire : Eric de Traz

 

« Les droits de l’homme, un devoir pour l’Europe »

Par Maître Guy AURENCHE, Avocat à PARIS

Président d’honneur de la Fédération Internationale de l’ACAT

(Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture)

 

 

Le service de la dignité de la personne humaine n’est pas un accessoire pour les Églises chrétiennes à travers le monde, encore moins en Europe.

Comment, à travers la dynamique des droits de l’homme, aider les communautés chrétiennes européennes à faire face aux nouveaux défis rencontrés dans ce domaine au début de ce 21ème siècle ? Tout d’abord une question : l’homme serait-il menacé en Europe aujourd’hui ? Comment l’Europe, berceau de l’humanisme, pourrait-elle devenir son tombeau ? Le préambule de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne adopté en décembre 2000 rappelle les fondements du projet européen : « l’union se fonde sur les valeurs indivisibles et universelles de dignité humaine, de liberté, d’égalité et de solidarité. Elle repose sur le principe de la démocratie et le principe de l’état de droit. Elle place la personne au cœur de son action en instituant la citoyenneté de l’union et en créant un espace de liberté, de sécurité et de justice ». Cette même charte, qui rappelle les droits humains, n’omet pas de nous renvoyer à nos devoirs : « la jouissance de ces droits entraîne des responsabilités et des devoirs tant à l’égard d’autrui qu’à l’égard de la communauté humaine et des générations futures ».

Oui, l’application effective des droits humains en Europe est un devoir pour l’Europe à construire.

Les menaces actuelles sur la personne humaine devraient inciter les Églises, non pas seulement à la repentance à l’égard du passé, mais surtout à l’engagement effectif pour construire l’avenir. Les guerres qui se sont développées localement en Europe ces dernières années, la marginalisation dont est victime une partie importante de la population européenne (l’on parle d’environ 50 millions d’hommes ou femmes marginalisés en Europe), la marchandisation générale des relations humaines, de la personne elle-même, sont autant de défis qu’il nous faut relever. En tous cas ces réalités mortifères nous rappellent que le respect de la dignité humaine n’est jamais acquise. Les leçons du passé ne doivent pas être oubliées. Mais cela ne suffit pas pour qu’aujourd’hui les Églises chrétiennes proclament à nouveau leur foi « en la dignité et la valeur de la personne humaine ».

 

 

Un retour sur le passé est sans doute nécessaire si nous voulons prendre à nouveau la mesure de l’engagement européen en faveur des droits de l’homme. Il n’est pas nécessaire de rappeler que c’est le drame de la seconde guerre mondiale, née en Europe, qui a entraîné la formulation des textes les plus importants en matière de droits de l’homme. Qu’il s’agisse de la Déclaration Universelle des Droits de l’homme des Nations Unies de 1948, de la Convention Européenne des Droits de l’homme et des libertés fondamentales proclamée par le Conseil de l’Europe en 1950, et de bien d’autres textes.

D’une manière générale la reconstruction de l’Europe devait se faire sur la base du projet de la paix et du projet droits de l’homme.

Très rapidement, et dès 1951, les accords (CECA) créaient une dynamique industrielle et commerciale au service de la fraternité à reconstruire. Mais, dès le début de cette reconstruction, l’Europe était bien consciente des dangers qui la guette. Pierre-Henri TEITGEN déclarait en 1949 : « les démocraties ne deviennent pas en un jour des pays nazis. Ce mal progresse sournoisement… Peu à peu l’opinion publique, la conscience universelle, la conscience nationale sont asphyxiées… Il faut intervenir avant qu’il ne soit trop tard. Il faut qu’il existe une conscience quelque part qui sonne l’alerte pour les opinions nationales menacées de cette gangrène progressive… ».

Tel était bien le projet et le rôle assigné au Conseil de l’Europe. L’Union européenne s’est elle-même nourrie de ce projet.

Aujourd’hui le seul souci économique et monétaire semble l’emporter sur toute autre considération, nous faisant ainsi oublier quel était le projet européen fondamental. Une telle perte de mémoire, un aveuglement au service du seul profit, rend le projet européen peu attirant pour les générations plus jeunes. Et pourtant, c’était bien le service de l’homme, de la paix, de la dignité humaine, par le moyen de la mise en œuvre effective des droits humains, qui était le projet européen.

La question qui nous est donc posée est de savoir si nous allons nous résigner à ce que l’Europe devienne davantage un acquis plutôt qu’une espérance (voir la déclaration de Jean BOISSONNAT, mai 2000). De son côté, Vaclav HAVEL ne comprend pas le décalage actuel entre le projet et la réalité : « je n’arrive pas à me débarrasser de la sensation que ces avancées ne sont que le résultat d’un processus d’une autre époque, dans un autre contexte, et que ce projet se laisse porter sans véritable impulsion nouvelle, sans réelle connaissance de ses tenants et aboutissants. On dirait que l’Europe en formation n’a pas suffisamment pris en compte le contexte foncièrement nouveau dans lequel elle évolue aujourd’hui, pour tenter de repenser ou plutôt de s’interroger sur son essence ».

 

Face à ce constat, et avant d’examiner en détail les défis auxquels les Églises européennes sont confrontées, une mission globale leur est assignée : proposer, et pour cela trouver les moyens efficaces, que chaque communauté humaine européenne fasse chaque jour le choix de la dignité de la personne, le choix du service de la personne humaine. Un tel message paraît plutôt ringard. Il est pourtant vital.

Est-ce le message prioritaire auquel les Églises chrétiennes européennes consacrent la majeure partie de leurs forces ? La réponse est non si l’on regarde la masse financière, la mobilisation humaine, l’importance réellement accordée dans les projets des Églises à ce souci des droits de l’homme. Certes, les Églises ont été et sont au service d’êtres humains maltraités par la vie aujourd’hui. Cependant, elles ne sont pas suffisamment à la pointe d’un combat politique (au sens large du terme) qui seul donnera à cette mission toute son efficacité.

Bien au contraire, certaines de nos Églises sont tentées par un repli identitaire, parfois purement nationaliste, qui les enferme dans le passé, et les amène souvent à être soit complices, soit spectatrices de conflits meurtriers. S’il est légitime qu’une Église locale épouse l’histoire de son peuple, et en témoigne, il est antiévangélique qu’elle le fasse ou le laisse faire au prix de l’affrontement entre les personnes.

A côté de ce repli identitaire, une autre tentation nous menace : celle de la désincarnation de l’Évangile. Le message évangélique deviendrait alors une proposition intellectuelle, certes spirituelle et historiquement riche, mais coupée de la réalité de la vie des hommes et des femmes d’aujourd’hui. La spiritualisation au sens de la désincarnation guette plus spécialement les Églises de l’Europe occidentale (tandis que le risque identitaire guette celles de l’Europe orientale) qui ont du mal à trouver leur juste place dans des sociétés qui se sécularisent de plus en plus.

Après avoir constaté l’absence de véritable impulsion européenne dans le sens de la défense effective de la dignité de la personne humaine, nous ne pouvons pas ne pas nous demander si l’un des rôles des Églises ne serait pas de remettre en avant cette priorité.

Les Églises ferait alors partie des « avocats » de la personne humaine, au cœur des choix économiques qu’impose la mondialisation, de la réflexion éthique que les progrès scientifiques nous invitent à approfondir, de la participation citoyenne dont l’intensité semble faiblir nettement dans les pays européens.

Certes, en application du principe de subsidiarité, il ne revient pas aux Églises de se substituer à d’autres instances dans ce service de l’homme. Cependant, elles sont invitées à favoriser les débats fondamentaux sur le respect de la dignité humaine dans les domaines rappelés ci-dessus. Elles sont également celles qui seront capables de parler de ceux et celles dont on ne parle plus, des cas « désespérés » à propos desquels nos sociétés n’hésitent pas à se taire. Avocats de la personne humaine, les Églises le seront lorsqu’elles inviteront sans relâche les chrétiens à passer de la parole, de la Bonne Nouvelle, aux actes, à la mise en œuvre de cette Bonne Nouvelle.

 

Il n’est pas nécessaire de rappeler que le souci d’unité n’a rien à voir avec celui de l’uniformité. C’est bien dans la diversité et grâce à elle que la véritable communion des Églises pourra se faire.

Cependant, il y a, me semble-t-il, une contradiction à affirmer que les Églises sont au service de l’Europe et au service de l’homme dans la construction européenne, si elles ne sont pas elles-mêmes capables de faire des efforts réels pour marcher vers une communion réelle. La construction européenne en profondeur exige des Églises des progrès en profondeur vers davantage de communion entre elles.

Pour cela elles sont invitées à mieux se connaître les unes les autres. Invitées également à débattre entre elles des points qui les séparent afin d’en repérer les raisons historiques, parfois théologiques, et de tenter de les surmonter.

Un effort vers la communion peut également être accompli en multipliant les lieux d’Église où les chrétiens des diverses traditions s’engagent ensemble au service de leurs frères. Comment parler des Églises au service de l’homme dans la construction européenne, si pour le servir ces Églises sont séparées, voire opposées.

Cette marche vers davantage de communion devra aussi susciter des initiatives courageuses afin de permettre à tous les chrétiens de partager la même table eucharistique.

 

Plusieurs « lieux » existent actuellement où se joue la réalité du respect de la dignité humaine. C’est donc dans ces lieux que les Églises devront s’investir en priorité pour être davantage au service de l’homme en Europe. On peut citer quelques uns de ces lieux :

Qui peut avoir la persévérance de dire le scandale que représente le développement d’une Europe riche aux côtés de groupes entiers de population qui s’enferment dans la pauvreté et la marginalisation, sinon les Églises ? La présence effective exigera, dans le concret de la vie, de soulager immédiatement les misères provoquées par ces injustices. Mais il faudra également que les Églises s’investissent dans des programmes d’engagement politique qui remettront en cause s’il le faut la tyrannie de la loi du profit, notre silence face à l’efficacité exclusive de la loi du marché. Les discours ecclésiaux dans ce domaine existent. Ils sont rarement traduits en termes politiques. Là se trouve l’un des défis des chrétiens d’Europe au service de l’homme européen.

Avec des accents divers selon les pays, nous assistons à l’intensification de ces pensées fourvoyées. Non que les mouvements extrêmes gagnent politiquement. Mais, dans les mouvements modérés, dans la vie quotidienne, l’on constate une certaine banalisation de certains propos xénophobes, racistes ou antisémites. Là encore il ne s’agit pas de se contenter de quelques discours. Une véritable catéchèse chrétienne au service de l’homme en Europe, exige que ces questions soient abordées au plus tôt dans la démarche pédagogique et catéchétique. L’ensemble des animateurs chrétiens doit être formé à ce sujet pour ne pas laisser dire ou même laisser formuler quelques uns des discours discriminatoires que l’on entend aujourd’hui.

Dans les vastes mouvements migratoires qui agitent l’ensemble de la planète, la riche Europe reçoit de l’ordre de 7 à 10 % des réfugiés du monde. Et si souvent nous parlons d’invasion ! Nous sommes sur nos gardes ! Je sais qu’il n’y a pas matière à rêverie en ce domaine et qu’une société peut être déstabilisée si elle ne sait pas préparer sa population à un accueil véritable de l’autre, tout spécialement de l’étranger menacé dans sa vie. Il y a là une obligation évangélique première. Si les discours européens sont parfaitement satisfaisants dans ce domaine, nous nous apercevons que la mise en œuvre des politiques européennes, en particulier des recommandations communautaires dans ce domaine, sont toutes inspirées par la loi « de la forteresse ». Là encore, avant de parler d’accueil, nous organisons la défense contre l’extérieur. Que les Églises n’hésitent pas à prendre le risque de paraître des utopistes, en rappelant l’exigence évangélique première de l’accueil de celui qui est étranger, en danger.

Au cœur des problèmes posés par les replis identitaires et les crises nationalistes qu’ils engendrent, les Églises doivent s’interroger et s’aider les unes les autres. Selon leur passé, elles sont plus ou moins identifiées à une nation et à une histoire. Que des Églises sœurs n’hésitent pas à aider celle qui est « prise » par son passé et par les passions nationalistes qui l’entraînent, à savoir se ressaisir à temps. Être au service de l’homme en Europe, c’est dire non au nationalisme, sans rejeter ni les cultures, ni les richesses historiques, mais en s’interdisant de les transformer en une arme contre l’autre.

Actuellement le continent européen est très certainement celui qui contribue le plus à l’aide aux pays en voie de développement. Et pourtant cette aide diminue d’année en année. Il est bon, nécessaire, que les Églises qui se veulent au service de l’homme en Europe, rappellent aux nations européennes ce devoir de partage.

Face au déficit démocratique, c’est à dire à la difficulté qu’il y a pour un citoyen de base à se sentir partie prenante dans les décisions européennes, les Églises ont également à réveiller le sentiment citoyen et à inciter les autorités à mettre sur pied les mécanismes qui permettront à chacun une participation aux décisions de la cité.

 

Les Églises chrétiennes sont présentes dans un certain nombre d’instances européennes. Des groupes de réflexion, souvent très avancée, existent et interviennent. Ils le font hélas trop dans le secret. Il n’y a pas un réel souci de faire passer ces analyses réalisées par quelques petites équipes spécialisées, au stade du grand public. Là encore, ce serait un service que les Églises peuvent rendre que d’aider à une réflexion fondamentale et de permettre à cette réflexion de ne pas rester l’apanage de quelques groupes spécialisés. Quelles sont les Églises qui ont organisé une véritable campagne d’information sur les questions fondamentales posées à l'Europe de l’an 2001 ? A l’occasion des grands rassemblements chrétiens qui existent aujourd’hui, savons-nous faire passer ces interrogations et ces engagements fondamentaux pour le service de l’homme en Europe ? Si l’Europe chrétienne des pèlerinages se porte bien, il ne faudrait pas que ces échanges se limitent à quelques démarches piétistes, mais qu’ils expriment le plus profond de l’annonce de la Bonne Nouvelle, et qu’ils incitent à une rencontre mutuelle entre européens et au-delà.

Une fois de plus, nous le voyons, la question des Églises au service de l’homme en Europe nous ramène à la question fondamentale de l’engagement de nos communautés chrétiennes au cœur même de la société. C’est tout le défi de l’incarnation de la Bonne Nouvelle qui se trouve face à nous, une fois encore. Nous le savons, si l’Europe est un peu « l’inventeur » de la notion de personne humaine, les traditions chrétiennes ne sont pas pour rien dans cette magistrale invention. Il est important et urgent que les Églises rappellent que la personne humaine n'est pas seulement, ni d’abord, l’individu égoïste, isolé, préoccupé par son salut individuel, mais qu’elle est ce partenaire, au cœur d’un peuple aimé de Dieu et auquel le Tout Puissant propose et repropose sans cesse d’incarner davantage son amour.

 

 

 

Jean-Pierre Payot

I) Document préliminaire.

Nous vous proposons de prendre connaissance de quelques exemples concrets d'actions "diaconales" en Europe, telles que:

1. Le travail auprès des enfants de rue en Roumanie;
2. Les quartiers déshérités de Salford (Royaume-Uni);
3. Nos Églises face à la violence et aux abus sexuels.

Ces exemples sont extraits de
Entre détresse et espérance : La violence et les abus sexuels dont son victimes les femmes (Conseil œcuménique des Églises, 1999);
et – Trafficking in women in Europe (Conference of European Churches, 1999);
4. L'Association européenne des aumôniers de prison : un autre mode de coopération.

Avec pour but d'ouvrir, si possible, des pistes de réflexion:
– bibliquement fondées,
– propres à nous guider
– et qui soient autant d'invitations à une pratique renouvelée de l'entraide dans nos diverses Églises.

II) Intervention : La diaconie, l'entraide en Église

Nous saluons les efforts nombreux et très variés accomplis avec courage et ténacité et, souvent, très peu de moyens au regard des besoins, pour manifester la solidarité des Églises dans la société. Ils sont pour nous un exemple et un encouragement.

À partir de là, nous pouvons poser des questions et faire quelques constants :

1. L'Église n'est pas le lieu à partir duquel se jouent les choses :
Ne devrions-nous pas être attentifs aux actions menées par les personnes concernées, en apprenant à les écouter et à bien mesurer ce qui se vit à la base ?
Et utiliser un langage qui soit en harmonie avec leur façon de s'exprimer ?
Reprendre la question de l'entraide à partir de la pratique de la rue ?
Cf. Év. de Jean, 5, 1-ssq. : Le lieu de la souffrance est aussi celui de la guérison !

2. La tâche des Églises est-elle d'offrir des solutions alternatives ou chercher à contraindre le système socio-politique à infléchir ses propres pratiques ?
C'est-à-dire : choisir entre une diaconie institutionnelle ou politique ?
Cf. le rappel de saint Augustin (354-430) à ce propos !

3. Nos Églises, comme la plupart des institutions religieuses, sociales ou politiques, d'ailleurs, ont tendance à refouler l'inquiétant :
les problèmes qui divisent, dérangent, remettent en cause nos manières d'être et d'agir...
Cf. 2 Corinthiens 11, 10-ssq.

4. Que penser des silences plus ou moins complices de nos Églises ?
Notre difficulté à parler haut et clair et contre-temps, de prendre des positions courageuses et novatrices ? De soutenir aussi les témoins de l'Évangile là où ils sont à l'œuvre...?
Cf. Nos Églises et les chrétiens persécutés un peu partout dans le monde
(Action de l'ACAT, appels de Carême, etc.)

Et que dire des silences à l'intérieur de nos Églises ?
par ex. à propos des questions de violences sexuelles?

5. Nos Églises tiennent trop souvent des discours confluents (Jérémie 7, 4-ss.)
Quelle différence d'avec la rumeur et les attentes populaires ?

Où est la spécificité évangélique dans ce que nous disons et dans notre façon d'agir ?

6. Est-ce que nous n'avons pas la fâcheuse habitude de répandre un peu de "brouillard évangélique" sur les difficultés de la société, plutôt que de rechercher des remèdes de fond ?

7. Pourquoi ce côté souvent inopérant de nos déclarations ecclésiastiques ?

Avons-nous vraiment le désir d'aboutir ?
Avec de réels changements, marquants dans notre société?
(Cf. la Déclaration de Bratislava "Vision de la diaconie en Europe" restée lettre morte depuis 1994)

8. Ne devrions-nous pas retrouver l'élan prophétique du service qui

déplace le lieu de l'Autorité, en rappelant que le Seigneur est au pouvoir (Amos 7, 10-ssq.)

subvertit le consensus général (Matthieu 5, 27-ssq.)

ne laisse pas le dernier mot à la tyrannie (Apoc. 22, 12-ssq.)

dit une parole-action qui fait fléchir l'establishment (Esaïe 7, 10-ssq.)

et s'oppose à tous les déterminismes qui tuent l'espérance, la joie et l'honneur de vivre ? (Galates 3, 28-ssq.)

9. Autres questions, remarques et suggestions : ) chacun de nous de jouer !

PS. : Plus remarques que critiques faciles, ces questions s'adressent tout autant à la "majorité silencieuse" de nos Églises qu'aux personnes actives dans le domaine de la solidarité. J.P. Payot

 

Forum 4. Les Églises au service de l'homme en Europe

Président : Yves Content

Intervenants : Chad Coussmaker
et Paul Huot-Pleuroux

Secrétaire : Jacques Henry

 

Chad Coussmaker

L'Église anglicane et l'Europe.

L'Église anglicane en Europe comprend environ 75 paroisses avec 100 prêtres en 25 pays?. Il y a environ 220 centres d'activités à présent (y compris quelques centres ouverts uniquement en hiver pour les vacances de ski ou en été pour les estivants).

La mission de mon Église est premièrement aux chrétiens anglophones, puis à tout le monde, mais notre objectif n'est pas de convertir les autres chrétiens.
Notre objectif envers les autres Églises, c'est l'œcuménisme, ce n'est pas le prosélytisme. Le diocèse embrasse l'Europe continentale, quelques paroisses en Afrique du Nord, et les Républiques de l'ancienne Union soviétique.

Chaque année, nous créons des centres nouveaux pour répondre aux besoins : soit un centre de nouvelles activités commerciales, soit un centre de vacanciers ou de retraités. Également, nous fermons les centre superflus –nous voyons l'ouverture de plusieurs centres en Europe de l'Est, les nouveaux centres de commerce. Aussi de nouveaux centres en Espagne, où il y a maintenant beaucoup de vacanciers et de retraités.

Il y a aussi beaucoup de centres saisonniers, surtout en Méditerranée.

Autrefois nous avons construit nos propres églises; maintenant nous partageons avec d'autres Églises, et prêtons nos propres églises aux autres. Cette réciprocité est signe de l'amitié et du respect de l'un pour l'autre.

Il faut agir ensemble – pour la foi, d'abord [d'accord ??? $$], et pour les valeurs chrétiennes : pour le respect de l'homme et de la famille ; contre le racisme et la délinquance.

Il nous faut une mission importante aux jeunes, pour leur présenter une alternative aux sectes et aux drogues. Toute Église doit être un petit Taizé pour répondre aux besoins de la jeunesse.

Il faut un meilleur rapport entre l'Europe et les Églises : les gouvernements critiquent facilement les Églises quand il y a un accroissement de la criminalité, surtout de la délinquance. Mais le respect réciproque et la consultation sur les problèmes sont plus positifs!

Les prêtres et les aides-laïcs travaillent aussi dans les prisons et dans les hôpitaux; ils organisent les œuvres charitables : pour nourrir, loger, aider les plus pauvres de notre société. Il y aura toujours ceux qui sont hors de portée de l'assistance de l'État.

Les cathédrales et les églises sont une partie du patrimoine d'un pays ou d'une culture ; mais il ne faut pas confondre patrimoine et passé avec les chrétiens d'aujourd'hui. Certes nous sommes moins nombreux, mais ensemble nous représentons un groupe important de la population, qui veut agir pour le bien de notre société.

 

Paul Huot-Pleuroux

Les relations inter-Églises en Europe. On dit bien en Europe. L'Europe, c'est évidemment la Grande Europe, c'est clair.

Deuxièmement, ces relations inter-Églises, on pourrait les observer à tous les niveaux. Par exemple entre les confessions chrétiennes. Je vais me limiter à cela. Mais en prenant des exemples dans des domaines extrêmement différents, pour vous dire où nous en sommes, sans oublier les problèmes. Je compte bien les aborder aussi, puis terminer sur une note d'espérance, malgré tout, parce que je crois aussi à l'Esprit-Saint...

Je n'ai pas le temps de le traiter, mais ce qui a été dit hier soir est une excellente introduction aussi à cela parce que il y a malgré tout une interférence, ce que j'appellerai une interférence, entre l'action d'un certain nombre de pays qui d'un point de vue politique, économique, social et culturel veulent travailler ensemble, surtout avec la perspective de l'élargissement. Jean-Baptiste de Foucauld, dans son admirable exposé hier soir l'a bien dit. Et puis l'action des Églises... Je dirai que l'action des Églises et celle des États, des gouvernements, des pays, elles sont non seulement parallèles, mais elles se poussent un peu l'un l'autre. Je crois que l'œcuménisme peut favoriser la construction européenne, et de son côté la construction européenne pousse les Églises à travailler aussi ensemble. Il y là une interférence que l'on pourrait développer assez longuement. Je ne puis que le signaler, parce que je n'ai pas le temps.

Les relations inter-Églises depuis cinquante ans, puisqu'en gros... je pense que là aussi, c'est le réflexe du vieil historien que je suis, qui me pousse à dire cela, ça n'a pas commencé voilà cinquante ans. Le Conseil œcuménique des Églises date d'Amsterdam en 1947, et c'est la première institution officielle, disons, de collaboration entre les Églises, mais il faudrait remonter beaucoup plus loin, et déjà à la fin du siècle dernier, l'Alliance réformée mondiale date de 1867, la Fédération luthérienne mondiale date de 1900; Le premier appel, je crois que c'est le premier, du patriarche œcuménique de Constantinople date de 1902, pour que toutes les Églises orthodoxes... C'est la même chose pour la Communion de Lambeth. On pourrait prendre à l'intérieur de nos grandes confessions chrétiennes, catholique, anglicane, luthérienne et réformée, pour les distinguer un peu, je ne peux pas aller dans tous les détails, on pourrait montrer que la collaboration au moins à l'intérieur de ces Églises est déjà très ancienne Sinon très, très ancienne, quand même avec un degré assez variable selon les Églises.

– : L'Alliance évangélique, 1848...

– P. H.P. : 1848, l'Alliance évangélique. C'est pour montrer que c'est... Il faudrait remonter au passé, parce que nous ne pouvons pas recopier le passé, on l'a assez dit hier soir, il fallait inventer, Jean-Baptiste de Foucauld l'a dit bien des fois, c'est vrai, je crois que ce qu'il faut inventer dans le plan politique, il faut l'inventer aussi dans le plan œcuménique. Mais nous ne pouvons pas oublier ce qui s'est fait auparavant et savoir sur quels obstacles on a buté, au moins pour les éviter aujourd'hui, ou les dépasser. Je me limite donc à l'heure actuelle. Alors, il m'avait semblé, mais je ne vais pas m'arrêter là-dessus, – si on veut le développer tout à l'heure, on pourra le faire, il me semblait que, depuis cinquante ans, tout de même, un grand effort a été fait à l'intérieur même de nos confessions chrétiennes à la fois pour les sensibiliser, disons peut-être, à nos divisions, et à la nécessité de dépasser ces divisions, mais à la nécessité en tous cas de travailler ensemble et de collaborer ensemble, parce que nous sommes disciples du même Seigneur.

C'était quand même quelque chose de très nouveau. On vient de citer l'Alliance évangélique, on vient de citer l'Église réformée, et les luthériens et les orthodoxes, et les anglicans, mais, du point de vue des catholiques, c'était la même chose. Je voudrais le dire très simplement, en le regrettant d'une certaine manière, mais c'était la vérité. Quelle collaboration y avait-il avant 1950, ou avant le Concile qui est de 1962, je le rappelle, ce qui n'est tout de même pas très vieux, quelle collaboration y avait-il entre les diocèses? En France, à peu près pas. Entre les diocèses voisins, entre Poitiers et Bourges, ou La Rochelle, ou Angoulême ou Poitiers, ou Bordeaux, il n'y avait pas de collaboration. L'expression est peut-être un peu forte, mais chaque évêque était maître dans son diocèse, et on ne pensait pas qu'on avait tellement de problèmes à résoudre ensemble. Il y a eu dans le passé, au moment de la séparation quelques assemblées générales des évêques, il y a eu plus tard l'assemblée des cardinaux et archevêques, de 1920, mais c'est pour dire que la collaboration, même à l'intérieur d'une confession chrétienne, et je prends exprès l'exemple du catholicisme, dont je fais partie, est récente. Donc il faut bien avoir conscience de cela aussi, pour voir le chemin qui a été parcouru.

C'est une remarque qui me semble importante, parce qu'aujourd'hui, et j'en suis le premier témoin t, le premier souffrant, entre guillemets, nous disons: on piétine, on n'avance pas beaucoup, mais, quand on compare au passé, nous avons fait un chemin considérable. Mais, malheureusement, il n'est pas connu.

Alors c'est peut-être là-dessus que je peux davantage parler, puisque j'ai eu cette grâce d'y participer. En fait, on peut dire que la collaboration entre les confessions chrétiennes, c'est-à-dire entre les deux grandes institutions qui rassemblent pratiquement toutes les confessions chrétiennes, d'une part la KEK, la Conférence des Églises européennes, vous savez qu'on prend toujours les initiales allemandes parce qu'elle a été crée dans l'ambiance allemande, germanique, de la Mer du Nord, en 1959, la Konferenz des Europaïschen Kirchen, donc c'es toujours la KEK (K.E.K.), regroupe actuellement 124 ou 125 Églises de toutes les traditions protestantes, quelles qu'elle soient, anglicane, et orthodoxe. C'est clair. C'est la première institution qui a regroupé un peu tout le monde, c'est en 1959, il y a un peu plus de quarante ans, ce n'est pas très vieux. Les catholiques, c'est arrivé encore après. On a commencé, nous, du point de vue catholique, à travailler vraiment ensemble après le Concile , c'est le Concile qui a poussé cela, et il faut rendre hommage ici à l'ancien secrétaire de la Conférence épiscopale, Mgr Etchegarray, à qui j'ai succédé à Paris, à l'époque. C'est lui qui a lancé, informellement, au départ, un lieu, un espace de rencontre entre les Conférences épiscopales des différents pays européens, qui étaient récentes. Nous n'avions pas de Conférences épiscopales avant le Concile. À la différence de l'Amérique latine. Il n'y avait que l'Irlande, c'est très curieux, il n'y avait que l'Irlande qui avait une Conférence épiscopale avant 1900. Les autres sont récentes, eh oui, c'est comme çà. Donc, je dis: mesurons bien comment ça a démarré voilà pas si longtemps.

Alors, qu'est-ce qui c'est passé? Je crois que c'est la volonté de quelques-uns, je ne les nommerai pas, mais beaucoup on laissé un nom dans l'œcuménisme, et sont encore en place. Ça a commencé en 1972, entre catholiques d'un côté et la KEK, puisqu'on avait deux organisations, la KEK avec son siège à Genève, c'est un peu le département européen du Conseil œcuménique des Églises, et puis le Conseil des Conférences épiscopales d'Europe. Je dis bien que c'est un conseil, Conseil des Conférences épiscopales d'Europe. Ce n'est pas une Conférence catholique européenne, ça n'existe pas, il n'y a pas une Conférence épiscopale européenne. Il y a un Conseil, ce n'est pas du tout pareil. C'est-à-dire que chacune des Conférences, il y en a 34 aujourd'hui, pratiquement toute l'Europe, il y en a qui sont regroupées, les Pays nordiques n'en font qu'une, délèguent une personne. En réalité, c'est le président, depuis quelques années. Donc, la collaboration a commencé en 1972, très timidement, pas un petit comité de huit ou dix personnes, ou douze, cinq ou six de chaque côté, représentant un peu les différentes confessions, les grandes confessions.

Et ce Comité s'est réuni chaque année depuis 1972. J'y ai participé pendant quinze ans, vingt ans, maintenant je n'y vais plus parce que commence à décrocher, il est bientôt temps. La dernière réunion a eu lieu à Porto au mois de février, c'est tout récent.

Ça, ça a été un premier lieu de collaboration, très modeste, mais qui permettait de se dire: voilà les problèmes que nous nous posons, voilà où nous en sommes, voilà les progrès que l'on a pu faire, etc. Et c'est à l'intérieur de ça que, peut-être, des relations se sont nouées.

La première grande réunion européenne des responsables d'Églises, encore une fois, on peut parler du terrain national, des paroisses, on peut en dire un mot aussi, mais je me limite à ça. La première grande œcuménique européenne, où pratiquement les deux grandes organisations qui étaient les puissances invitantes, la KEK, d'un côté, le Conseil des Conférences, le CCEE, de l'autre côté, c'était 1978. J'y étais. À Chantilly, au nord de Paris. Vous savez, c'était significatif. Quand je regarde encore quelques photos de cette époque, c'est impressionnant. Puisque j'étais au secrétariat, je me trouvais à un bout de la table. Dans la salle, on avait tout fait pour que, en arrivant, – j'étais un peu chargé de l'accueil parce qu'il se trouvait que je connaissais pas mal de monde, parce que j'avais déjà bourlingué pas mal, et on m'avait dit: Tâchez de placer les gens, de les faire se rencontrer. Eh bien, ça n'était pas vrai. Il y avait les catholiques de ce côté là, et il y avait les protestants et les orthodoxes de l'autre. C'était comme ça! Le premier jour. Et puis, le deuxième jour, ça a changé, mais il fallait voir le début! Quand on se rappelle d'où on est parti, mais c'est fantastique. Eh oui!

C'était en 1978, et on a eu l'audace de prendre comme thème, deux thèmes, s'il vous plaît, pour une session de quatre, cinq jours –c'était juste la semaine après Pâque, c'était sur l'unité, bien sûr, si on était là, c'était pour voir ce qui y faisait obstacle et comment on pouvait y travailler, et la paix, et ce n'était pas inutile, puisqu'on était en train de parler des bombes à neutrons. C'étaient les blocs, encore, il ne faut pas l'oublier.

Et je vois encore le patriarche Alexis de Moscou, que j'ai rencontré quinze fois au moins, que je connais très bien, il n'était pas à Moscou à l'époque, il était à Tallin, comme métropolite d'Estonie, il s'est levé à un moment, et il n'a fait qu'une déclaration. C'était contre la bombe à neutrons. Et manifestement, il avait eu son visa pour parler de ça, et après ça, on ne l'a plus entendu. C'est pour montrer le climat. On en était là en 1978.

De 1978 à 2001, vous faites le calcul, ce n'est pas loin.

On avait décidé, à la suite de cela, parce que cela a été quand même très apprécié, – la presse n'en a presque pas parlé. J'ai publié un bouquin après, là-dessus, au nom du CCEE, qui existe toujours aux éditions du Centurion, qui était intitulé la Paix et l'unité ou l'Unité et la paix, je ne me rappelle plus. Il y a quelques personnes qui ont lu ça, mais ça n'a pas eu de retentissement dans l'opinion publique. Je crois que c'étais pour une partie de notre faute. Parce que, dans le staff d'organisation, on n'avait pas tellement envie de faire, disons, du barouf, pardonnez-moi l'expression, et on ne savait d'ailleurs pas comment ça allait tourner. Donc on avait été modestes, et je crois que beaucoup de gens n'ont pas su du tout qu'il y avait eu cela. C'était la première fois depuis la Réforme, je tiens à le dire, quand même, depuis la Réforme, c'était la première fois que toutes les Églises ensemble, en Europe, se rencontraient. Il y avait des dialogues bilatéraux, entre catholiques, par exemple, et luthériens, ou orthodoxes, ou anglicans, etc. Il y avait des dialogues bilatéraux, surtout au plan mondial, mais pas tellement en Europe, mais c'était la première fois que des responsables représentant pratiquement de toutes les Églises – on était quatre-vingt, quarante d'un côté, quarante de l'autre, c'était quand même important, eh bien , c'était la première fois depuis la Réforme.

– Y.C. : Quarante d'un côté, quarante de l'autre, c'est-à-dire?

– P. H.P. : Quarante du côté de la KEK et quarante du côté du CCEE.

Du côté du CCEE c'étaient les évêques catholiques, c'est évident, du côté de la KEK, il y avait des évêques luthériens, par exemple, de Norvège ou de Suède, il y avait tel ou tel évêque, que j'ai très bien connu, réformé hongrois, c'est facile de se rappeler son nom, son prénom était Attila... C'est un très brave type, je l'ai rencontré je ne sais pas combien de fois... Il s'appelait Kovacs. Il y avait des orthodoxes, il y avait des laïcs qui étaient présidents de synodes, il y avait des femmes qui étaient pasteurs, la KEK avait désigné ses représentants. On a toujours fait ces réunions quarante/quarante.

Ça ne représentait pas tout le monde. Il faut se dire que quand on veut travailler sérieusement dans une assemblée, il ne faut pas être non plus très, très nombreux. C'était la première fois, et donc c'était très symbolique, mais cela n'a pas été perçu. À ce moment là on s'est dit, je peux vous raconter ça, je pourrais en parler pendant quinze jours, on s'est dit: "mais on ne peut pas en rester là. Il faut faire une autre rencontre. On a donc décidé de se rencontrer une deuxième fois. En 1981, nous avions choisi le Danemark. Au départ, nous avions toujours dit, une fois dans un pays catholique – à majorité catholique – une fois dans un pays à majorité protestante – à l'époque le mur existait, il n'était pas question d'aller en Hongrie, ou à Moscou, encore moins. Vous verrez qu'on l'a fait quand même.

On s'est retrouvé au Danemark en 1981. Dès la première fois, on avait eu le sentiment tellement fort que les thèmes que nous avions abordés étaient beaucoup trop vastes, – deux thèmes, il y en avait un de trop, – ça n'est pas en quatre, cinq jours, en se regardant en chiens de faïence le premier jour, ne se connaissant pas, qu'on allait approfondir ces questions. On avait donc alors dit: "Le deuxième coup, nous passerons notre temps à prier; C'est Dieu qui nous donnera l'unité, nous, on doit y contribuer, mais c'est Dieu qui nous la donnera. Et donc nous avons passé à Logunkloster $$ un ancien cloître dominicain, au Danemark, qui a été transformé en centre protestant à l'époque, et qui est un lieu de formation protestante, on a passé une semaine à prier, avec quelques groupes de travail pour faire émerger les questions. Je me souviens d'une qui était sortie très fort, c'était: Il faudrait qu'on consacre un jour une session pour voir quelle est la situation des Églises minoritaires dans un pays. Les catholiques sont minoritaires en Norvège, en Grèce, ils sont majoritaires en Espagne, au Portugal, ça serait très intéressant d'étudier pourquoi, comment ça se fait, comment on est traité...?

Troisième fois, ça a été, je crois, une très bonne opération. Ça se tenait à Riva del Garda, en Italie, puisqu'on passait d'un pays protestant; On avait pensé à l'Espagne, 1984, ça n'était pas encore très facile d'aller en Espagne. Alors on a dit: on va aller en Italie. On ne voulait pas être à Rome, c'est clair. On a dit: on va aller en Italie du Nord, donc à Riva del Garda, au bord du lac de Garde, un lieu enchanteur, et on a terminé la session dans le diocèse de Trente. Je voudrais signaler le lieu symbolique de Trente. Que des protestants, en particulier, aient accepté de venir à Trente, c'était fantastique! On ne les a pas amenés la corde au cou... Ça a été décidé par le comité commun, par les responsables, et là je dois rendre hommage à l'ancien secrétaire général de la KEK qui était à Genève, au docteur Williams, qui était un baptiste anglais. Je crois que là on a montré quand même qu'on avait fait un parcours et on avait pris comme thème, j'y pensais ce matin à la prière, on en parlait avec le Révérend, on avait pris comme thème ce qui nous est commun, la confession de foi, le Credo. Le Credo de Nicée-Constantinople, évidemment, sans le filioque, c'était évident, ça ne posait aucune question. On a beaucoup travaillé pour dire: "Qu'est-ce que ça veut dire qu'ensemble, chrétiens, disciples de Jésus-Christ, nous disions aujourd'hui «je crois en un seul Dieu» ? Ça veut dire quoi, dans le monde d'aujourd'hui? C'est une question, quand même. Et puis la suite du Credo... On a travaillé beaucoup , avec quelques exposés, des groupes de travail, des discussions. Et l'amitié qui était née à Chantilly – on commençait à se connaître, parce qu'on retrouvait en partie les mêmes, évidemment, il y avait des nouveaux, – vous savez, en Europe, vous trouvez deux cents personnes, vous en connaissez au moins la moitié parce que vous les avez déjà vu dans les rencontres précédentes. L'amitié qui était née, la prière que nous faisions ensemble, et nous avions beaucoup insisté là-dessus, ça a contribué à faire de cette réunion de Riva del Garda et Trente quelque chose d'extraordinaire. Je pourrais vous montrer dans mon bréviaire, j'ai l'image de la célébration finale qui se tenait dans la cathédrale de Trente, au lieu même où le concile de Trente, en 1563, avait condamné les protestants, et nous étions les uns à côté des autres à nous donner le baiser de paix, et à dire ensemble notre foi dans la langue primitive, c'est-à-dire en grec. Ça a été lu par un grec, et nous l'avons dit ensuite ensemble, chacun dans notre langue. C'est extraordinaire. C'est un des événements extraordinaires de ma vie de prêtre. C'est pour dire qu'on avait déjà cheminé.

On a fait la suivante en 1988, parce qu'on sentait bien que ça n'était quand même pas facile, et on s'est dit: nous sommes venus à Trente qui est un lieu très symbolique au point de vue de l'œcuménisme, des ruptures, mais aussi de la réconciliation retrouvée un peu, du moins sur le plan de la fraternité, du cœur – il y a aussi l'œcuménisme de l'esprit et du cœur... Il nous faut aller dans un autre lieu et les protestants avaient proposé Erfurt. Erfurt, le couvent des Augustins où Luther était présent. Nous étions dans un des lieux les plus sacrés, disons, avec Wittemberg, de la Réforme. Et nous avons visité, elle existe toujours, la cellule du moine Luther – c'est à Erfurt qu'il a été ordonné prêtre. Nous avons eu une cérémonie extraordinaire aussi. On a travaillé sur le Notre Père, le thème était le Notre Père. On a remonté un peu. Le Credo, c'est l'Église primitive, 325 en gros, le texte actuel est de 451. On a dit: il y a encore quelque chose de beaucoup plus commun, c'est la prière du Notre Père. Et nous avons travaillé sur le Notre Père. Je vous donnerai une seule chose: le groupe de préparation dans lequel je me trouvais, avec le comité local, évidemment,– on ne travaille pas sans l'Église locale, donc protestante, à Erfurt, – c'est une ville qui avait à l'époque à peu près 250 000 habitants, il y avait trente mille chrétiens, il y avait deux cent dix mille non baptisés; et parmi les baptisés les catholiques sont très minoritaires... Et ils avaient imaginé que nous fassions le soir une procession, ce n'est pas tellement l'habitude dans le monde protestant. On a fait une procession, dans cette ville où c'était la fête. Il y avait une grande fête profane et la municipalité marxiste de l'époque avait tenu compte de cette célébration et avait arrêté totalement les manèges pendant.qu'on passait. C'était extraordinaire. Les gens étaient aux fenêtres. Ils nous regardaient passer en silence. À un endroit, on est arrivé devant une église, une ancienne église gothique qui était un temple protestant, bombardée pendant la Guerre, et il ne restait qu'un grand mur avec de très belles ogives, je vois encore le lierre qui pendait... et le pasteur protestant qui animait cette station, car c'était une station, comme une station de carême, de chemin de croix, a lu un texte biblique, et il a fait le commentaire suivant après, à propos du Notre Père – en Allemand, le royaume se dit Reich, le Troisième Reich, et il a fait une comparaison: Le Reich, quand les hommes veulent le faire et comme on l'a fait sous la période nazie, voilà ce que ça donne. Le Royaume de Dieu que nous voulons, le Reich que nous voulons, Himmel Reich, c'est autre chose. Extraordinaire...

C'est pour vous dire qu'on a vécu un œcuménisme, je dirais – excusez l'expression – pas simplement des tripes, mais de l'émotion, je crois que c'est vrai aussi, parce qu'on a été trop souvent à se regarder, comme ça. Et ça, ça a beaucoup marqué les gens...

Je vais passer très vite sur la suite. On s'est dit que la prochaine fois, où va-t-on? Et on s'est dit qu'il faudrait peut-être faire le bilan des dix années, et nous sommes allés à Santiago de Compostelle, lieu symbolique aussi, Dieu sait! Si l'Europe s'est faite par les pèlerinages
– rappelez-vous la parole de Gœthe – le pape Jean-Paul II l'a reprise quand il y est allé. L'Europe s'est faite par des pèlerinages, c'est vrai... Et nous avions pris comme thème: Un bilan de la mission: comment nous, de différentes Églises, quand nous annonçons Jésus-Christ, qu'est-ce que ça veut dire, Jésus-Christ dans le monde moderne? On a fait un bilan et là s'est passé un événement qu'on ne peut pas oublier, nous avions demandé à un évêque orthodoxe de faire un exposé – c'était Irénée de Voïvodine – sur le point de vue des orthodoxes. Il y avait les points de vue des protestants, des catholiques, des anglicans, ... et on avait demandé à cet évêque le point de vue orthodoxe. Nous avions le texte d'avance, traduit dans plusieurs langues, nous étions toujours quatre-vingt, quarante/quarante. Et juste avant son topo, il nous a distribué deux feuilles sur papier rose, en anglais, dans lequel il disait: Écoutez, il y a quand même quelque chose qui ne va pas du tout. C'était avant la chute du Mur, non, c'était après la chute du Mur, c'est 1991. Et il nous a dit: il y a quand même des choses qui ne vont pas du tout. On y a fait allusion tout à l'heure, c'est cette vague de catholiques ou de protestants, c'est vrai que les sectes, on a vite... mais vous avez eu raison de se poser la question, monsieur, on a vite mis le mot de secte là-dessus, qui sont arrivés avec armes et bagages, je dirais avec de l'argent, des dollars, en disant: En Russie, ils n'ont rien fait pendant soixante-dix ans, vous allez voir, on va leur annoncer Évangile, nous! L"Église orthodoxe s'est quand même sentie très mortifiée de cette impression que personne ne voulait lui donner, mais qu'elle a eu, il faut bien prendre les gens comme ils sont... Et les deux papiers roses, c'était pour nous expliquer que vraiment il y avait des choses qui n'allaient plus du tout, il y avait le prosélytisme, d'une manière globale, il y avait des uniates, on l'a évoqué hier soir, on pourrait en parler très longuement, il y avait le problème de la nomination de trois administrateurs apostoliques par Jean-Paul II à Moscou, Karabanga $$ et Novossibirsk, qui avaient été faites sans concertation avec l'Église orthodoxe, c'est vrai aussi, et le Père Dupré qui était là, qui était le secrétaire pour l'unité des chrétiens dit: C'est vrai, il y a eu des bavures. Il y aura encore sûrement des difficultés... Le quatrième point, c'était l'histoire, en Ukraine, la bagarre en Ukraine au sujet des églises. Et ça a été mis sur le tapis. Et je trouve que c'est très bon qu'on puisse se le dire les uns les autres; on a beaucoup discuté là-dessus.

Et c'est depuis ce moment là, on peut le dire, que les relations ont été difficiles avec le patriarcat de Moscou. Il y a eu des accords qui ont été faits, mais qui n'ont pas été respectés. Prenez, par exemple, sur la question des églises. Lorsqu'en 1950-1951, Staline a supprimé l'Église gréco-catholique, l'Église uniate – je n'aime pas beaucoup dire "uniate", parce que c'est méprisant pour eux, ils le prennent comme cela. Respectons la sensibilité des gens. Mais l'Église gréco-catholique d'Ukraine a été supprimée; En 1989, ils ont fait florès, ils se sont relevés, et ils ont découvert qu'ils étaient six millions. Mais entre temps, leurs églises avaient été occupées, soit par les orthodoxes, soit par l'administration, les couvents, les presbytères, etc. Donc, ça a été une bagarre, c'est vrai, reconnaissons-le, on s'est battu dans des églises pour savoir à qui appartenait l'église. En Roumanie, ils disaient la messe dehors. En Ukraine, je suis allé à Kharkov, on disait la messe dehors. Ça a été épouvantable.

Mais, ce que je trouve de positif, c'est qu'au moins à partir de 1991 on a pu se le dire; Dire: ce n'est pas nous ici qui pouvons régler le problème des églises à Lvov, en Ukraine, mais au moins qu'on se le dise, et qu'on essaie de travailler, d'autant plus qu'il y avait des délégués de ces Églises. Ça a été une rencontre marquée par – les deux autres avaient connu une ambiance très positive, joyeuse... Là, ça a été marqué par un recul. D'une certaine manière, en tout cas, on l'a ressenti comme cela.

Alors on s'est dit: comment va-t-on continuer dans ces conditions. C'est peut-être plus nécessaire que jamais qu'on travaille ensemble. Bien sûr! Et on s'est retrouvés après dans d'autres réunions, je ne vais pas y insister maintenant, à Assise, par exemple, on a dit: Peut-être qu'il ne faut pas envisager de trop grandes choses, et donc, ces réunions qui avaient été commencées sous cette forme en 1978 continuent. Celle qui va avoir lieu à Strasbourg dans trois semaines sera une continuation, mais on a changé la forme.

Mais entre temps était apparu autre chose : la rencontre de Bâle, en 1989. Lorsque nous avions décidé au Comité mixte de faire cette réunion, là, on était, je dirais, en pleine euphorie, d'une certaine manière, puisqu'on sortait de la réunion d'Erfurt qui avait été très bonne, et on s'est dit: il faut que l'on fasse quelque chose d'élargi, on ne va pas se contenter d'être quatre-vingt, quarante évêques et quarante pasteurs luthériens, responsables de synodes... – c'étaient des responsables d'Églises. On a dit: il faut élargir cela. Donc, on l'a fait à Bâle, pour plusieurs raisons, parce que Bâle, c'est une Église qui pouvait nous accueillir, c'est trois frontières, c'est l'Allemagne, la France et la Suisse, donc c'était aussi symbolique. Là, il y a eu une marche des trois frontières qui a beaucoup marqué. À l'époque, organiser une marche, ça n'a l'air de rien, entre des participants – on était plusieurs milliers, 3000, peut-être plus ce jour-là, – demander que les autorités politiques nous laissent passer simplement d'une frontière à l'autre, sans passeports et sans visas, et sans une liste, c'était la croix et la bannière, comme on dit chez nous. On l'a fait. Ça a été quelque chose de très important, et je crois que cette rencontre de Bâle a eu un retentissement dans nos Églises à chacun, que nous n'avions pas jusque là; on avait eu raison de l'élargir. C'est à Bâle qu'on a dit: eh bien, nous pourrons pas en rester là. Le thème, c'était Paix, justice et respect de la Création, ou gérance, ou sauvegarde de la Création. On a discuté sur ce terme de sauvegarde, non n'avons pas simplement à sauvegarder la Création, nous avons à la gérer aussi, mais d'une manière qui soit conforme aux valeurs que nous voulons défendre. C'est là que nous avons décidé de faire une deuxième rencontre, c'était donc en 1997, à Graz Autriche, sur le thème de la Réconciliation : don de Dieu et source de vie nouvelle. Cette rencontre de Graz a été extraordinaire, puisque nous étions plus de 10 000, le fait que ce soit un pays proche de l'Est, Graz, c'est la Styrie, pas tellement loin de la Hongrie, de la Croatie, bien sûr, de la Slovénie, et puis des pays de l'Est: ils étaient très nombreux. Ça a été quelque chose d'extraordinaire. Ce qui était intéressant, c'est qu'il y avait beaucoup de gens du peuple, des communautés chrétiennes, qui étaient là , qui étaient venus de loin; C'est d'ailleurs cela qui nous a conduit à ralentir un peu les rencontres entre responsables, ou à les tenir à un autre niveau.

Voilà en gros l'itinéraire. La prochaine étape, c'est Strasbourg, du 18 au 22 avril, donc dans un mois, là, c'est une rencontre limitée. Il y a les responsables de la KEK et du CCEE, et de chaque côté, c'est une recommandation de Graz – il y a deux recommandations de Graz qui jouent sur Strasbourg, la première, c'est qu'il fallait qu'on organise une rencontre avec des jeunes, parce que ne sont pas les gens de mon âge qui vont faire l'œcuménisme de demain, c'est tout à fait clair. Donc il faut le faire avec des jeunes, et comme on ne voulait pas avoir une trop grand rencontre, il a été décidé que la KEK de son côté, et le CCEE de l'autre, par les moyens qu'ils avaient – ils n'ont pas les mêmes structures, les mêmes procédures, invitaient cinquante jeunes de chaque côté. Ça a été fait, et il y aura donc cent jeunes qui participeront à cette rencontre de Strasbourg dans un mois exactement. Ça, c'est la première application de Graz

La deuxième, c'est la signature de la Charte œcuménique dont je pourrait vous parler longuement; vous avez le projet de texte. Ça a été une affaire très difficile, il faut bien le dire. Personnellement, je pense qu'il était trop ambitieux. À Graz, si l'on avait dit, il faut que l'on arrive à faire une charte... Vous avez vu comment ça s'est passé pour la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne dont nous parlait hier soir Jean-Baptiste de Foucauld. C'est encore aussi difficile, sinon plus, pour faire une charte œcuménique. Le mot "charte", à mon avis, est trop ambitieux, je l'ai dit plusieurs fois... On l'a fait assez vite, malgré tout, et puis, mettre d'accord ensemble 125 Églises de la KEK et 34 Conférences épiscopales, ça fait cent quatre-vingt Églises, c'est pas facile, parce que nous ne partons pas des mêmes point. Il y a eu un paquet d'amendements énorme, qui venaient de différentes Églises, certains voulaient qu'on aille plus loin, parce qu'ils en sont déjà là, ou plus loin, oui d'autres disaient, ah, non, on ne peut pas dire ça, donc le texte qu'on a, à mon avis, est un texte minimum, je le regrette, – Quand on nivelle, quand on veut tenir compte de tout, on est obligé de signer. La meilleure preuve, c'est pas pour que vous ayez une impression négative, je crois que c'est un pas en avant, c'est bien qu'on essaye de dire que c'est une règle de conduite, une bonne règle de conduite, je crois, que nous nous engageons à dire que ceci que nous nous engageons à dire que, à condition de le faire... mais ce ne sera signé que par les deux présidents, ça ne serait signé que par Mgr Jérémie,: qui est le président de la KEK actuelle, et, du point de vue catholique, par le cardinal Vlk, qui termine son mandat en même temps, le président de la Conférence épiscopale catholique. On aurait aimé que tous les évêques qui sont là, tous les responsables d'Églises, pas seulement les évêques du côté catholique, mais tous les autres aussi, que tous les responsables d'Églises puissent signer, on s'est rendu compte que ça ne marcherait pas, qu'ils ne signeraient pas tous, car il y en a qui sont très opposés, disant: non, ça va trop loin, ou ça n'est pas assez; c'est toujours le même problème. Alors elle sera signée officiellement, la signature sera faite en présence de tout le monde, mais il est dit dans le texte final que chaque Église aura à la recevoir, le problème de la réception est très important pour des textes comme cela, bien que chaque Église ait été déjà consultée, elle doit la recevoir, et l'adapter au besoin à sa situation propre. Je crois que c'est un service minimum, ce n'est pas vraiment une charte, mais, le fait qu'elle existe – l'être est supérieur au non-être, on a toujours dit ça, – mais il faut aller plus loin, il n'y a pas de doute. Mon espérance, à moi, c'est qu'on ira plus loin.

Voilà un peu ce que je voulais dire là dessus. Si je résume avant d'en venir à quelques problèmes actuels... Vous avez entendu les thèmes qu'on a abordé. Par les thèmes qu'on a travaillé en commun, de quoi a-t-on parlé, ce n'est pas simplement en signe d'amitié, de prière, c'est acquis, ça, ça se fait à chaque fois. Mais c'est la paix, ça c'est assez significatif, c'est pas simplement la première fois, on voit aujourd'hui des prises de position soit de la KEK et du CCEE au plan européen, soit au plan national – pensez au Conseil d'Églises en France, avec les trois responsables des confessions chrétiennes qui prennent position, ça peut être sur le Kosovo, sur les Balkans, c'est très nouveau, ça. Alors, ça, c'est le carrefour à côté, qui doit avoir beaucoup de monde, sur l'Église et les problèmes actuels. Les problèmes actuels, la paix, l'unité, c'est fondamental. Si on est ici ensemble, c'est pour essayer de travailler à cette unité, le respect, la gérance de la Création;

Nous avons des groupes qui continuent de travailler ensemble. Je vous ai dit les autres: le Notre Père, le Credo, la réconciliation, la mission. Ce sont des thèmes ecclésiaux, mais il y a de plus en plus de thèmes extérieurs. Vous avez fait allusion, Père, tout à l'heure, à la question des réfugiés, nous travaillons beaucoup ensemble sur la question des réfugiés. J' ai participé moi-même à Genève à bien des réunions d'un groupe qui s'appelait Œcumenical working group on asylum and refugees, sur les demandeurs d'asile et les réfugiés, qui est un groupe œcuménique. Nous avons un groupe œcuménique auquel j'ai participé longtemps, sur l'Islam en Europe. On a évoqué la question de l'Islam, tout à l'heure, et nous avons une réunion sur l'Islam en Europe au mois de septembre à Sarajevo, et participent à ce groupe des représentants des Églises en Europe. Donc, il y a des travaux qui continuent ce que je vous ai dit, c'est important.

On a fait d'autres choses. Prenez la question de la TOB en France, par exemple, la traduction œcuménique de la Bible, c'est un événement quand même. L'ACAT, qui est un groupe œcuménique de prière, il y a des tas de choses qu'il faudrait nommer ici, je n'en ai pas le temps, mais nous avons quand même des choses qui ont avancé. Ça c'est le positif, il reste des difficultés et je voudrais terminer par là, parce que nous ne sommes pas ici pour se dire simplement de belles choses, on est là pour voir la vérité.

Quelles sont les difficultés? Je les ai classées en quatre ordres:

1) Il y a des problèmes de fond, nous le savons très bien, qui sont des problèmes théologiques ou ecclésiologiques. On a fait allusion tout à l'heure au concile russe dont vous parliez ... C'est vrai que nous avons là des points très clairs qui nous séparent sur les ministères, le ministère de Pierre, le groupe ARCIC $$ entre Église catholique et Église anglicane y a beaucoup travaillé. Il y a les ministères, il y a les sacrements... Nous avons quelques problèmes théologiques fondamentaux qui nous restent. Je n'insiste pas là-dessus.

2°) Il y a des problèmes de stratégie. En gros, on est en face de deux stratégies différentes. Une stratégie est de dire: faisons ensemble, agissons ensemble, dans le domaine de la caritas, de l'humanitaire, dans d'autres domaines, et on arrivera un jour à l'unité sur le plan fondamental, théologique. C'est la théologie du poisson dans l'eau. Qu'est-ce qui fait avancer le poisson dans l'eau? C'est la queue. La queue fait avancer la tête. Il y a l'autre point de vue qui est plutôt le point de vue catholique: Mettons-nous d'accord sur l'essentiel, nous ne pouvons pas célébrer ensemble l'Eucharistie aujourd'hui, nous ne sommes pas d'accord sur le fond. Donc, mettons-nous d'accord sur l'essentiel, sur les vérités les plus fondamentales, et on ira vers une célébration. À ce propos, je voudrais quand même noter deux choses qui sont positives, même s'il reste un problème très fort, c'est l'accord d'octobre 1999 à Augsbourg sur la justification, avec la Fédération luthérienne mondiale, pas avec les autres, pas avec l'Église réformée. La Fédération luthérienne mondiale à Augsbourg, ça, c'est une date très importante. Qui dit, finalement, nous sommes d'accord avec des expressions différentes, nous n'avons pas la même manière de dire ce que nous pensons de la justification dans nos propres traditions. C'est quand même important. Le deuxième, qui est semblable à celui-là, c'est un petit peu antérieur, c'est l'accord qui a été signé entre l'Église d'Arménie et Rome sur le problème des nestoriens, ceux qui ont refusé le concile de Chalcédoine de 451. Et là on a dit la même chose. Nous sommes dans des cultures différentes, avec des modes différents d'expression, mais nous croyons tous que Jésus c'est une personne qui est à la fois Dieu et homme, homme-Dieu, nous le croyons. C'est là-dessus qu'on s'était séparé; aujourd'hui on s'aperçoit qu'on croit à la même chose avec des expressions différentes. Ça, c'est quand même des avancées fondamentales.

Nous avons des stratégies différentes.

3) Il faut bien dire que nos structures sont différentes, et là on a un problème d'ecclésiologie très important. Il y une Église catholique en Europe, plurielle sur certains points. Elle est plurielle du point de vue de l'implantation, majoritaire ou minoritaire, du point de vue de la pastorale. Un allemand ne prie pas de la même manière qu'un italien. Nous sommes pluriel au point de vue des statuts entre l'Église et l'État. On a parlé hier de la laïcité à la française, c'est tout à fait l'opposé de la situation allemande. Il faut tenir compte de tout cela, ça joue beaucoup, mais il est vrai qu'il n'y a qu'une Église catholique.

On trouve en face des Églises qui sont très différentes les unes des autres. On ne peut pas mettre sur le même plan l'Église orthodoxe, l'Église anglicane et les Églises protestantes. Dans certaines Églises, il y a une hiérarchie, dans d'autres il n'y en a pas, dans d'autre c'est un synode. Il y a aussi des différences de structures ecclésiales, et ça, ça fait partie des questions de fond.

Donc nous avons, là aussi, des difficultés à collaborer, et on le voit bien quand on organise une réunion européenne, quand on fait les invitations. Nous, ça va tout seul: au Secrétariat des Conférences épiscopales qui est à Saint Gall, en Suisse, on envoie ça aux trente quatre présidents des conférences épiscopales, pour diffusion. À Genève, ils sont obligés de procéder différemment. C'est la situation actuelle, il faut en tenir compte.

Il y a eu une difficulté l'année dernière, très forte, du côté protestant en particulier avec le fameux texte sur Dominus Jesus, on pourrait en parler longuement, j'ai un énorme dossier sur la question parce que je pensais bien qu'on m'interrogerait. Il y a un certain nombre de difficultés qui ne sont pas résolues, c'est vrai. Il y a la question de la visite du Pape en Ukraine... On a fait allusion à la Grèce hier soir, c'est vrai aussi... C'est dire que ça n'est pas aussi facile que ça, mais je voudrais terminer quand même sur une note d'espérance.

Pour avoir participé à toutes ces réunions depuis longtemps, je me dis: quel chemin nous avons parcouru depuis 1970! Il faut l'avoir vécu pour le sentir, d'autant plus qu'on n'en a pas beaucoup parlé. Je crois quand même que cette rencontre de Strasbourg sera un signe important. Strasbourg, c'est une ville symbolique de réconciliation sur le plan politique, on l'a dit hier. Sur le plan religieux, je pense qu'on peut en attendre beaucoup et je me dis: parmi tous les problèmes que nous avons – il y en a un dont je n'ai pas parlé parce que ce n'est pas le lieu, mais qui me paraît le plus fondamental – il y en a deux, mais ils sont très liés, le premier, c'est qu'effectivement, si nous voulons donner un témoignage au monde d'aujourd'hui, un témoignage évangélique, un témoignage commun, pour reprendre le langage œcuménique habituel, ça suppose qu'on se convertisse les uns et les autres, fameusement, à commencer par nous, balayons devant nos portes, et on peut le faire, – vous aussi, c'est évident. Il n'y a plus d'esprit de domination et de supériorité en quoi que ce soit. Ça, c'est clair, c'est la première des choses. Et deuxièmement, je pense – je ne parle pas de l'apostrophe attribuée à Malraux, le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas, – on ne sait même pas s'il l'a dit, c'est peut-être vrai, mais en tous cas, le problème auquel nous sommes tous confrontés, quelle que soit notre confession chrétienne, c'est le problème de l'inter-religieux. C'est tout à fait évident, parce qu'aujourd'hui...Si nous ne savions pas ce qu'était l'Islam voilà cent ans en France, nous le savons aujourd'hui, nous en avons des preuves. Si nous ne savions pas ce qu'était le bouddhisme il n'y a pas si longtemps, c'est pareil aujourd'hui, etc. Alors, le gros problème, à mon avis, c'est à la fois l'annonce de Jésus-Christ à un monde qui est – on ne peut pas dire sécularisé, ça voudrait dire que la sécularisation est mauvaise, moi je crois plutôt qu'elle est bonne, qu'on sépare les choses et qu'on sache de quoi on parle, mais c'est quand même l'annonce de Jésus-Christ en tenant compte d'un pluralisme religieux mondial auquel nous sommes confrontés. Je crois que c'est le problème numéro un.

Forum 5. Les relations entre les religions en Europe

Président : Dominique Coste

Intervenants : Alex et Hélène Bricet

Secrétaire : Lorraine Content

LES COURANTS RELIGIEUX DANS L’ISLAM DE LA DIASPORA.

L’Islam Populaire.

Il caractérise l’immense majorité des musulmans en France. Ils sont conscients d’appartenir à l’Umma. Leur initiation religieuse est souvent sommaire et teintée de traditions antérieures à l'islamisation. Ils respectent les coutumes alimentaires, les rites du Ramadan et célèbrent les fêtes. Ils essaient de vivre "tranquilles", discrètement au milieu de voisins qu’ils n’aiment pas trop déranger et qu’ils sont disposés à aider, suivant en cela la Tradition du Prophète. Une minorité d’entre eux prend conscience de ses devoirs religieux et s’efforce de progresser dans la connaissance du Qor’an et de la langue arabe.

Le musulman pieux pratique sa religion avec une mentalité d’équilibre et de juste milieu. Il sait que Dieu ne peut lui demander l’impossible. Il n’existe pas en Islam une autorité pouvant imposer une interprétation.

Donc, il peut s’efforcer, en conformité avec sa conscience, d’adapter ses obligations religieuses aux difficultés qu’il rencontre. Il sait aussi qu’il peut dévier et se tromper, mais Dieu est Maître et Source de miséricorde et le Prophète intercédera pour lui comme pour tout musulman sincèrement croyant au Jour du Jugement dernier.

Lorsqu’il parle de jihad, il pense d’abord à l’effort qu’il doit faire sur lui-même pour devenir un bon musulman, pour avancer dans la voie prescrite par Dieu, autrement dit, la Shari’a.

Il écoute les radios arabes, surtout celles de son pays. Bien qu’affectivement il y soit porté, il ne prendra pas à priori position en faveur des pays musulmans, sauf s’il se trouve en face d’un inconnu. Il est suffisamment indépendant pour se faire une opinion personnelle.

Il n'apprécie pas les islamistes et leurs manifestations intempestives. Il n’approuve ni les prises d’otages comme en Iran ou au Liban, ni les attentats aveugles. Il réprouve toute forme d’intolérance et d’injustice, se référant en ceci au Qor’an qui prône l’égalité de tous les hommes de par le monde. Chaque homme est, comme on dit en arabe islamique, "Ben Adam" c’est à dire Fils d’Adam.

Lors de l’affaire Salman Rushdie, il a souffert de ce qu’un musulman ait pu écrire des choses indignes sur le Prophète et il aimerait qu’on puisse empêcher la diffusion de ce livre, mais il ne reconnaît pas à des musulmans, quels qu’ils soient, le droit de condamner l’auteur à mort ou de provoquer des désordres en manifestant dans la rue. De même il réprouve que des chrétiens incendient des cinémas pour défendre la réputation du prophète Jésus pour qui il a une vénération spéciale.

Il n’a pas apprécié non plus tout le remue-ménage qu’on a fait autour du foulard. Reproduire la société islamique telle qu’elle existait au 7e siècle n’est pas opportun. Le monde a changé et il faut savoir distinguer l’essentiel de l’accessoire qui est appelé à évoluer. Il pense qu’il faut respecter les règles de l’école du pays d’accueil. Il a horreur de tout ce qui trouble l’équilibre et la paix de la société. Il se réfère en cela à un hadith qui lui recommande d’être attentif à son voisinage et de pratiquer la patience ou plus exactement la constance.

Il n’en reste pas moins qu’il aspire à un monde où tous seraient musulmans puisque, pour lui, l’Umma est la meilleure des communautés que Dieu a créée pour l'homme. Il pense cependant que cela ne pourra se faire que par conviction intérieure, non par la force ni la violence.

Il est une chose en face de laquelle il se sent désarmé, c’est l’éducation des jeunes. Il a très peur que ses enfants en grandissant se désintéressent des études et deviennent des délinquants, mais comme beaucoup d’autres parents dans les quartiers populaires, il n’est pas armé pour éviter cette déviation. L’espoir que certains de ses coreligionnaires lui font mettre dans la formation religieuse de ses enfants sera-t-il suivi d’effet ?

L’Islam Militant.

Un minorité de musulmans essaient de dépasser l’islam populaire. Certains sont arabisés et ont une formation coranique. On y trouve des gens de tout milieu, intellectuels et ouvriers, jeunes et adultes.

- Les Modernes sont ouverts aux sciences humaines et au dialogue avec les cultures et le monde contemporains ainsi qu’avec les autres religions. Contrairement à ceux qui se contentent de citer les anciens pour trouver des solutions aux problèmes actuels, ils s’efforcent d’introduire raisonnement et méthodologie dans l’interprétation de la Loi Coranique ou de la loi islamique. Ils distinguent l’essentiel de l’accessoire. Ils évitent de confondre l’expression de la foi musulmane et ce qui concerne les contingences de la vie. Ils sont conscients d’une nécessaire adaptation aux circonstances de temps et de lieu. Ils essaient d’ouvrir l’islam à la modernité. On trouve parmi eux beaucoup d’intellectuels et d’universitaires.

En face d’islamistes primaires, on voit se développer cette tendance. Elle est à l’origine de toute une littérature sérieuse dans le but de développer la pensée musulmane et ainsi éviter un enfermement dans un système stérilisant.

- Les Fondamentalistes, opposants aux modernes, veulent islamiser la modernité. Ils se réfèrent à la lettre du Qor’an et de la Tradition, mais aussi à une certaine conception de la Shari’a englobant sans distinction la Loi coranique, ses interprétations tardives et la loi islamique qui s’est développée dans les siècles postérieurs à la mort de Muhammad. Ils ont une conception intransigeante de l’islam, tout en voulant reproduire ou maintenir la société patriarcale du 7e siècle de notre ère. S’il leur arrive d’accepter une certaine modernité, ils s’opposent au modèle occidental.

En France depuis 1972, un mouvement fondamentaliste strictement religieux : At-Tabligh, Foi et Pratique, regroupe des sunnites et des shi’ites. Il s’abstient de toute politique et exige de ses adhérents un minimum de prosélytisme, à la manière des Témoins de Jéhovah. Il se développe beaucoup en France et, par ses conceptions strictes, risque de préparer la route aux mouvements politico-religieux. Il est très actif dans les quartiers populaires de banlieue, surtout auprès des familles très vulnérables du fait de l’échec scolaire et de la délinquance de leurs enfants. Ils assurent que la pratique d’un islam très strict et conforme aux origines devrait pouvoir régler tous les problèmes de la vie courante.

- Les Islamistes sont des fondamentalistes qui ont une visée politique. Tout en faisant d’une manière permanente référence à l’islam, il arrive que leurs connaissances religieuses soient légères et leurs conceptions, simplistes. Si on se réfère à leurs discours, il est évident que leurs compétences politiques et économiques sont réduites. Il ne suffit pas d’ouvrir le Qor’an pour avoir réponse à tout. On y trouve différents mouvements ou organisations.

Ces mouvements, souvent plus politiques que religieux, prêchent un rigorisme dont la conformité à l’islam des origines serait à vérifier. Ils présentent les difficultés économiques et sociales comme une punition de Dieu vis à vis de ceux qui abandonnent l’islam et adoptent le mode de vie de l’Occident. Ils n’hésitent pas à utiliser la manière forte auprès des récalcitrants. Bien que peu nombreux, ils peuvent avoir beaucoup d’influence auprès des gens simples qui cherchent à sortir de leurs situations difficiles.

Les Associations

On a créé en France des associations pour gérer des mosquées ainsi que les instituts, centres culturels et écoles coraniques qui en dépendent. Elles sont gérées par un conseil d’administration et son président en est le personnage principal. L’imam n’est qu’un salarié avec un contrat de travail. Il ne fait pas partie d’un "clergé" et n’a aucun rôle hiérarchique comme le curé d’une paroisse chez les catholiques.

Il existe également d’autres associations ou fédérations indépendantes d’une mosquée. Telle est l’Union des Organisations Islamiques de France (U O I F). Cette union, la plus importante en France, fédère environ 200 associations et arrive à rassembler chaque année au Bourget de 20 à 30 000 musulmans. Elle est proche des Frères Musulmans modérés. Elle organise des séminaires à l’Institut Européen des Sciences Humaines de Bouteloin dans la Nièvre, avec lequel elle a un lien étroit. Il s’y fait un travail d’approfondissement sur la manière, pour des musulmans, de vivre l’islam et d’appliquer les obligations de la shar’ia en France, pays non musulman et république laïque.

On voit se développer des associations de jeunes agissant sur le terrain. Tout en ayant le souci d’approfondir leur religion, leurs membres ont aussi celui de l’animation et de la formation des jeunes vivant dans les quartiers. Telles sont l’Union des Jeunes Musulmans (U J M) ou les Jeunes Musulmans de France (J M F). Elles échappent aux instances officielles existantes et n’ont aucun souci de représentativité auprès des autorités françaises. Leur dynamisme est sans doute appelé à rénover, voire à bouleverser le paysage associatif des musulmans de France. Certaines associations en effet sont encore liées à la réalité des pays d’origine. Il arrive également que celles qui gèrent des mosquées soient sous l’influence d’organismes étrangers. C’est le cas de celles qui reçoivent les pétrodollars de la Ligue Islamique Mondiale qui dépend de l’Arabie Saoudite.

Parmi les jeunes adhérant à l’une ou l’autre de ces associations on trouve des gens de différentes tendances religieuses depuis les fondamentalistes jusqu’à ceux qui font une lecture ouverte des sources de l’islam. Un certain nombre d’entre eux se rattachent à des guides charismatiques contemporains dont ils s’honorent d’être les disciples. Ils ont la volonté de vivre leur religion telle qu’ils la comprennent en s’intégrant à la société française dont ils acceptent la laïcité. En général ils recherchent le dialogue avec les autres religions. Il peut arriver que l’un ou l’autre y voit une occasion de faire du prosélytisme.

Il existe des jeunes musulmans sous l’influence de mouvements "intégrisants" ou de mosquées plus ou moins clandestines. Ils y reçoivent un enseignement de méfiance vis à vis du christianisme qu’ils soupçonnent d’erreur et de volonté de prosélytisme. Ils vivent leur religion ou ils se réfugient en refusant la société française et ce qui rappelle l’Occident, ce qui ne favorise pas la vie sociale des quartiers. Ils pourraient être une proie facile pour des mouvements islamistes qui les guettent..

 

LE DIALOGUE VU PAR LE MUSULMAN

Il arrive que des musulmans vivant en France soient réticents à la rencontre des chrétiens. Ils gardent en mémoire le souvenir de la colonisation et des guerres d'indépendance. Ils se souviennent que tout le monde arabe a subi la domination de l’Occident, ce qui reste pour eux une humiliation. Il peut en résulter une véritable méfiance à l’égard des anciens colonisateurs et de leurs descendants ainsi qu’une répulsion à l’égard de leur culture et de leur religion qu’ils ne dissocient pas.

Certains sont en recherche d’une identité en face du monde moderne et rejettent toute influence de l’Occident. Ils croient déceler dans toute action dont les chrétiens ont l'initiative une volonté de récupération et de prosélytisme.

Tout ceci peut être à l’origine d’une radicalisation dans laquelle s’enferment certains mouvements fondamentalistes musulmans. Ainsi, dans un quartier de la banlieue parisienne, des enfants musulmans se retrouvaient régulièrement dans un club avec d’autres enfants de leur âge, chrétiens et autres. Les militants d’un mouvement "intégriste" sont intervenus auprès des familles pour les persuader du danger que représentait pour leurs enfants la fréquentation de petits chrétiens. Ils ont réussi à créer une division entre les enfants dans ce quartier où on s’entendait bien.

Un certain nombre de musulmans ne ressentent pas le besoin de rencontrer des non musulmans. Si des chrétiens veulent travailler avec des musulmans à l’avènement d’un monde meilleur, ils ne peuvent le faire qu’en adhérant à l’Umma, la Communauté musulmane... A quoi bon, en effet, entamer un dialogue religieux avec des hommes d’autres religions et plus spécialement des juifs et des chrétiens, puisque leurs Écritures ont été falsifiées et dénaturées. C’est le Qor’an et l’islam qui ont restauré dans son intégrité originelle la révélation du Dieu unique telle qu'elle a été faite à Abraham.

Mais on rencontre des musulmans, particulièrement des intellectuels formés aux méthodes modernes, qui ne partagent pas cette conception.

 

Que dit le Qor’an du dialogue ?

"Appelle à suivre la Voie de Dieu par le moyen de la Sagesse et de la belle Exhortation. Discute avec eux de la manière la meilleure possible. Ton Maître est plus savant que tout autre pour connaître celui qui s’est égaré hors de Sa Voie. Il est plus savant que tout autre pour connaître ceux qui ont suivi le chemin de droiture." (16,125)

"Ne discutez avec les possesseurs du Livre révélé qu’en recherchant ce qui est parfait, à l’exception de ceux qui, parmi eux, ont été injustes. Dites : « Nous avons cru en ce qui nous a été révélé et en ce qui vous a été révélé. Votre Dieu est le même que notre Dieu, un Dieu unique. Nous sommes partisans de l’abandon à Lui." (29,46)

Le Cheikh ABBAS, ancien recteur de l’Institut musulman de la Mosquée de Paris, disait :

"Nous ne devons fuir aucun dialogue et créer toutes les conditions nécessaires pour une coopération et un rapprochement avec les autres religions... Nous n’avons aucune réticence à dialoguer et à fraterniser. Chaque religion a sa vérité, mais nous respectons les autres. Le Qor’an nous appelle à traiter avec les autres de la manière la plus pacifique et la plus constructive, avec des mots de bonté et de respect... Le mal, la colère, l’agressivité, sont les armes de l’incapable. Celui qui est sûr de sa vérité et de sa Voie ne se retranche jamais derrière la violence, et ne condamne jamais pour rencontrer et convaincre les autres."

Le Professeur Mohamed TALBI affirme que si pour l’islam le dialogue est une nécessité vitale pour ne pas se renfermer et s'étioler, il est aussi l’occasion de renouer avec une antique tradition.

"La Révélation invite le Prophète et les musulmans à discuter, à nouer le dialogue avec tous les hommes en général, et avec les fidèles des religions bibliques en particulier. Nous remarquons aussi que le Devoir d’Apostolat... se marie avec le respect d’autrui et des autres confessions, car en définitive il appartient à Dieu, et à Dieu seul en dernier ressort, de reconnaître les siens."

Lorsque le musulman parle de dialogue, il insiste sur les vertus naturelles de politesse, de courtoisie et de convivialité. C’est ce que le Qor’an veut dire lorsqu’il parle de sagesse et de belle exhortation et de la meilleure manière possible. Il importe d’être agréable à son interlocuteur.

D’autre part, le musulman a la conviction religieuse que l’Umma, sa communauté, est, ainsi que le Qor’an le proclame, la meilleure qui soit pour tous les hommes et il est fier d’en faire partie. Lorsqu’il se trouve en face d’amis non musulmans, son amitié sincère le portera à leur souhaiter de rentrer dans cette Umma, puisqu’elle est la seule qui ait été établie par Dieu pour le bonheur de l’humanité.

 

CHRETIENS ET MUSULMANS : QUEL DIALOGUE ?

Le dialogue inter religieux est une exigence évangélique, qui suppose l’attitude tout simplement humaine d’acceptation de la rencontre de l’autre sans préjugés pour que puisse se réaliser l’indispensable entente entre les hommes et que la Paix se réalise.

Lors d'une journée de réflexion regroupant en Sorbonne des intellectuels juifs, chrétiens et musulmans, le grand rabbin René Samuel SIRAT déclarait: "Le XXIe siècle ne pourra être sauvé des dangers mortels qui le menacent que par le dialogue entre les religions". Mais que faut-il entendre par dialogue ?

On peut indiquer quatre formes de dialogue :

1) Le dialogue de la vie, où les gens s'efforcent de vivre dans un esprit d'ouverture et de bon voisinage, partageant leurs joies et leurs peines, leurs problèmes et leurs préoccupations humaines.

2) Le dialogue des oeuvres, où il y a collaboration en vue du développement intégral et de la libération totale de l'homme.

3) Les échanges théologiques où des spécialistes cherchent à approfondir la compréhension de leurs héritages religieux respectifs et à apprécier les valeurs spirituelles les uns des autres.

4) Le dialogue de l'expérience religieuse, où des personnes enracinées dans leurs propres traditions religieuses partagent leurs richesses spirituelles, par exemple par rapport à la prière et à la contemplation, à la foi et aux voies de la recherche de Dieu ou de l'Absolu.

Ces différentes formes de dialogue concernent l'ensemble de l'Église, chacun y participant selon son charisme et sa formation. La plupart n'auront l'occasion de pratiquer que les deux premières. De toute façon, mon désir du dialogue doit coïncider avec celui de l'autre.

Certains rejettent tout dialogue par peur d'un affrontement dont ils craignent d'être les victimes. Ou bien ils situent mal ce dialogue, ou bien ils sont bloqués par leur conception de l'Homme, de la vie humaine en elle-même et dans son environnement et de la place qu'ils donnent à l'Homme en face de Dieu. A moins qu’ils ne doutent de la promesse du Christ et du rôle de l’Esprit-Saint. Lorsque le Cardinal Duval rencontrait les chrétiens de son diocèse, il insistait sur la nécessité de nouer des liens d’amitié et de collaboration avec les musulmans. Il précisait : « notre rôle n’est point d’imposer à d’autres nos propres pensées, mais de les aider avec délicatesse à répondre eux-mêmes aux appels de l’Esprit de Dieu. »

Le dialogue n'est ni confrontation, ni mise en commun de doctrines diverses pour arriver à une forme d'entente réciproque. Nos divergences sont telles qu’il n’est pas possible de se faire des concessions sur le plan doctrinal. On ne peut se contenter de le réduire à la lutte pour le respect des droits légitimes d’un groupe religieux. Il sera toujours possible de s'unir dans une action commune pour le bien des Hommes, nos frères, sans vouloir s’interpeller sur des questions religieuses, sources de division. Tous, sans rien renier de leur foi, sans amalgame et dans un respect mutuel, peuvent s’entraider à vivre ensemble en s'efforçant de s'adapter à leur environnement social. Ils pourront, en s'acceptant tels qu'ils sont, travailler à plus de justice dans un monde où chacun trouvera sa place, où nul ne sera tenté de s’opposer à l'autre à cause de ses opinions, de ses origines ou de sa foi.

Un professeur de philosophie pakistanais, le Pr. Ali AMJAD constate que la différence essentielle entre les hommes n'est due ni à leur religion ni aux dogmes auxquels ils adhèrent, mais à une certaine conception de la nature humaine. Voici un commentaire qu’en fait un chrétien actuellement en Algérie :

"Il y a une vision que l'on peut appeler pessimiste, l'homme y est vu comme définitivement mauvais, ses actes sont marqués par le mal, il est incapable de réaliser par lui-même le bon, le beau, le vrai auxquels il aspire. Les religions ont cherché la cause de cette incapacité dans l'action du démon et la faute d'Adam. La vie religieuse consiste à retrouver le paradis perdu ou l'expérience de la première communauté des croyants grâce à la Loi, à l'autorité qui viennent de Dieu, de l'espace de pureté qu'Il s'est réservé et où Il invite les hommes à le rejoindre. Il y a cet espace où tout est bon, et le monde où tout est désordre, et le rôle des propagateurs de la religion est de faire rentrer les autres dans cet espace, et l'histoire du monde n'a de sens que parce que Dieu la visite par ses envoyés. N'est-ce pas cette vision de l'homme, du monde et de Dieu qui marque la pensée religieuse de la majorité des hommes, à travers le monde, quelle que soit leur religion ? Puisque l'homme est mauvais, la révélation doit demeurer intangible, intacte. Dieu vient, de l'extérieur, restaurer l'humanité dans son état purifié en rétablissant l'ordre primordial par l'incarnation de Jésus et de l'Église, ou par le Qoran et la Sharia.

Le dialogue, dans ce cas, n'est pas possible, puisqu'il s'agit de faire entrer les autres dans l'espace de vérité où l'on est soi-même installé : tous ceux du dehors sont dans l'erreur, il n'y a pas à dialoguer, mais à affirmer et à faire entrer...

Il y a, d'un autre côté, ceux et celles qui ont de l'homme une vision que l'on peut qualifier d'optimiste, en regardant la création et leur expérience spirituelle de Dieu touchant leur cœur de son amour pour tout homme, ils constatent que tout cela est bon, qu'il y a du bon dans l'homme, et le temps est bon qui permet à l'homme, malgré les ratés, de manifester peu à peu l'homme parfait. L'homme est autonome, il choisit son chemin de vie. La Parole divine n'est plus à l'impératif: Fais ceci, ne fais pas cela, mais elle est à l'indicatif : Si tu veux être parfait... Bienheureux ceux qui...

Il existe dans l'homme du bon, du vrai, déposé par Dieu, et cela à l'intérieur. C'est comme le sculpteur italien Michel Ange qui, en regardant un bloc de marbre, y a vu le David qu'il voulait sculpter, il allait le faire sortir de ce bloc de marbre. Ainsi la Parole, ainsi toute rencontre, tout questionnement, tout dialogue, tout silence, permet de faire émerger davantage dans l'autre, dans la société, l'homme véritable, la relation vraie. Voilà ceux et celles pour qui le dialogue est possible, ils sont une minorité.

Nous avons remarqué que souvent, la collaboration n'est possible, la rencontre n'est vraie, entre croyants, que si l'expression des convictions religieuses est mise de côté. Chacun peut regarder l'autre pour lui-même sans faire intervenir le filtre à la lumière de sa conception de Dieu. Y a-t-il une vision de l'homme commune aux religions qui rende la rencontre possible ? Chaque religion n'a-t-elle pas plutôt fabriqué une cage, une construction de définitions qui enferme le discours ?

Le temps n'est-il pas venu, pour tous les hommes, ceux de la majorité comme ceux de la minorité, d'un combat intellectuel commun pour faire sauter les limites du langage de la foi au delà du système qui l'emprisonne ? Dialoguer, nous dit encore le professeur AMJAD Ali, ce n'est pas tellement parler ensemble, mais remonter à l'origine grecque du mot (dialogos), c'est laisser la Parole, la Parole de Dieu, traverser notre cage à idées et nous entraîner plus loin. Laisser la Parole bousculer nos préjugés et se manifester dans l'autre.

Jésus de Nazareth invite à cette expérience, lui qui a eu l'audace d'admirer la foi du centurion romain -un impur- ou celle d'une femme du pays des idolâtres. N'a-t-il pas exalté l'attitude de plusieurs Samaritains? Et qui étaient les Samaritains pour les juifs du temps de Jésus? Ils étaient des hérétiques, une minorité religieuse méprisée. Ne devrait-on pas retrouver le sens décapant et bousculant de la Parole dite du Bon Samaritain? On l'a édulcorée au niveau d'un geste de charité, on l'a faite entrer dans la cage des bonnes actions; mais c'est une parabole au vitriol : ceux qui voulaient garder leur pureté religieuse, le prêtre et le lévite, car ils sont des serviteurs de la vraie religion, ont détourné les yeux de l'homme agressé sur le chemin de la vie. Celui qui s'est arrêté et s'est sali les mains dans la détresse du blessé, c'est un Samaritain, un hérétique qui n'avait pas de problème d'observance à garder. Alors, la parabole de l'hérétique donné en modèle... N'y a-t-il pas là tout un programme ?"

Réduire le dialogue entre chrétiens et musulmans à des rencontres ponctuelles d'information ou de prière, c'est risquer l'illusion sur la nature d'un dialogue authentique qui ne peut s'inscrire que dans la durée et au prix d'une ascèse exigeante, car il suppose dépassement de nous-mêmes et du confort sécurisant de nos cages à idées pour affronter l'insécurité de la rencontre. Nos religions ne sont pas des lieux d'enfermement sur nos vérités et nos rites et d'exclusion de l'autre. Qu'aurions-nous à craindre d'un éventuel et bien improbable affrontement de l'Évangile et du Qor'an? Car celui qui prie avec un cœur sincère ne peut quitter cet espace d'humilité qui le met face au Dieu qui l'a créé pour combattre l'autre et lui témoigner son mépris à la manière d'un gardien de rites ou en défenseur d'un système religieux. Il sait que Dieu est présent et agit en tout homme de bonne volonté. Sa prière le conduira alors à accueillir l'autre et à se laisser accueillir par lui pour agir ensemble, dans le respect des particularités et des divergences de chacun, et s'efforcer de travailler à l'avènement de cette "Terre Nouvelle" que nous annoncent les Écritures auxquelles nous croyons.

Dans la Bible comme dans les Évangiles il arrive que Dieu utilise des païens pourtant méprisés par les juifs pour s'adresser à son Peuple. Ainsi, dans le deuxième livre des Chroniques, Dieu se sert d’un païen, le roi de Perse Cyrus pour annoncer aux juifs exilés la restauration d'Israël. Jésus lui-même s'est laissé interpeller par des païens dont le contact rendait impur, telle la Cananéenne... Il a conversé avec la Samaritaine, proposé en exemple des Samaritains, cette minorité qui était considérée comme hérétique et méprisée par les juifs orthodoxes.

Combien de fois avons-nous rencontré des chrétiens qui ne pouvaient accepter l’idée que Dieu se serve de musulmans comme témoins de la Bonne Nouvelle ? Certains critiquent la présence chrétienne en milieu musulman, l’estimant inutile et stérile, préjugé démenti par des faits dont nous avons été et nous sommes des témoins discrets. Envoyés à toutes les nations, de quel droit pourrions-nous en éliminer certaines ? De plus, nous constatons que les attitudes de blocage vis à vis de l'islam et des musulmans peuvent créer des difficultés et des obstacles à la paix et à l'équilibre d’une société en pleine évolution vers un pluralisme religieux. Ces attitudes, poussent de jeunes musulmans déboutés de la société française à se forger une identité qui se réfugie dans un islam d’opposition à l’Occident.

Il ne nous est pas facile d'accepter que la Parole de Dieu puisse bousculer des traditions auxquelles nous sommes attachés, même lorsqu'elles sont le fruit de nos préjugés et des confusions que nous entretenons entre la Tradition qui nous vient des Apôtres et les traditions que l'histoire humaine nous a imposées. Et comment concevoir que cette Parole de Dieu puisse nous être communiquée par l'intermédiaire de ceux qui n'adhèrent ni à notre Église, ni à notre religion, fussent-il musulmans ? Dieu ne s’est-il pas servi de la prière de musulmans dans la conversion de Charles de Foucault ?

Le vrai dialogue est une démarche de la vie de chaque jour, une rencontre humaine : on a d’abord à s’apprivoiser dans les réalités quotidiennes qui peuvent nous choquer et nous indisposer depuis les odeurs de cuisine jusqu’à la conception de la hiérarchie des valeurs en passant par les comportements individuels et sociaux qui nous heurtent parce qu’ils ne sont pas conformes aux nôtres et que nous n’en avons pas les clés de compréhension. Ainsi, on apprendra à se côtoyer, à se fréquenter individuellement et en famille, à vivre ensemble, à se rendre des services, à se donner l'hospitalité, à agir ensemble. Arriver ainsi à se connaître et à s'estimer, tout en gardant un esprit suffisamment lucide et critique, sans méfiance ni surestimation..

Réduire le dialogue à des reproductions ponctuelles de l'événement d'Assise ou à des rencontres d'information ou de prière, ce serait l’édulcorer, risquer l'illusion sur sa nature authentique. Il ne peut se faire que dans la durée et au prix d’une ascèse exigeante. Lorsque Paul VI affirme que les croyants des diverses religions doivent se rencontrer « en pèlerins qui cherchent Dieu, non dans des édifices de pierre, mais dans le cœur des hommes », il signifie que cette rencontre ne peut s’inscrire que dans le temps et suppose dépassement de nous-mêmes et du confort sécurisant de nos « cages à idées » pour affronter l'insécurité de la rencontre.

Des expériences authentiques de prière peuvent exister, mais elles demandent un long cheminement ensemble pouvant aboutir à un respect et une confiance réciproques. Le témoignage des moines de Tibhirine est éclairant. Ils vivaient très proches de leurs voisins musulmans partageant leur vie de travail. Ils ne se retrouvaient pas ensemble pour prier. Par contre, ils étaient conscients les uns et les autres que sur cette terre qu'ils se partageaient, ils se prosternaient, chacun en son lieu et suivant ses rites, devant ce Dieu dont ils pouvaient avoir des conceptions différentes, voire divergentes, mais, attentifs à la prière des autres, ils se retrouvaient, chacun, dans l'attitude d'humilité du publicain de l'Évangile. Les moines du monastère Ste Catherine au Sinaï vivent aussi cette proximité où « les prières se côtoient, mais ne se confondent pas ».

Il n’est pas dans la nature profonde de nos religions d’être des lieux d'enfermement sur nos vérités ou nos rites ni de rejet de l'autre. Les affrontements se situent moins au niveau de l'Évangile et du Qoran qu’à celui des réalités humaines et des systèmes religieux que les hommes ont mis en place. Un vrai croyant peut-il sortir d’une synagogue, d’une église ou d’une mosquée où il s’est prosterné face à Dieu avec un cœur sincère et dans une attitude d'humilité et aller s’opposer à l'autre, lui témoigner son mépris comme s’il n’était qu’un gardien de rites ou le défenseur d'un système religieux. Dieu nous révèle qu’Il est présent et agit en tout homme de bonne volonté. Notre prière nous conduira alors à accueillir l'autre et à nous laisser accueillir par lui, dans une attitude de respect, sans se soucier de ses particularités ni de ses divergences.

Un peu partout dans le monde, nous constatons que des hommes et des femmes de bonne volonté, juifs, chrétiens, musulmans ou autres, s'efforcent de travailler ensemble pour que cessent le racisme et la méfiance dus à l'ignorance et aux préjugés. Ils se savent étrangers les uns aux autres, conscients qu'ils doivent s'efforcer d’accepter leurs différences et finalement de partager les richesses qui leur ont été données et qui ne sont l'apanage ni d'une culture, ni d'une civilisation. Ils pourront ainsi s'engager dans des actions communes en vue de réaliser une société où chacun est appelé à trouver sa place et à accepter l'autre dans son identité et son altérité. Nous pouvons témoigner des richesses reçues de tant d'hommes et de femmes, juifs, chrétiens, musulmans, agnostiques ou athées qui nous ont aidés à découvrir comme notre frère ou notre sœur celui qui est différent de nous !

Pour un croyant, dialoguer avec un autre croyant, c'est prendre conscience de l'action de Dieu en tout homme de bonne volonté, là où il se trouve, sur les chemins où sa naissance et sa vie l'ont amené et qu'il n'a pas choisis. L'Esprit souffle où il veut et qui pourrait prétendre lui imposer les frontières d’une Église ou d’une religion ? Notre expérience nous fait dire que la vie de l'autre avec moi peut être expression de la Parole de Dieu pour moi, de même que ma vie avec eux a pu être expression de la Parole de Dieu pour eux. Autrement dit, Dieu peut se servir de lui pour être mon pédagogue comme Il peut se servir de moi pour être le sien. Alors, qui pourrait dénier au croyant d'ailleurs la possibilité d'être sur une voie de salut, comme disent les chrétiens, ou dans la voie de Dieu, comme disent les musulmans ?

Ensemble, nous avons à entreprendre notre montée vers Jérusalem, symbole de la sortie de l'esclavage, de nos esclavages que sont nos égoïsmes, nos certitudes et nos enfermements dans des « cages » sécurisantes. Monter vers Jérusalem, en union avec les croyants d'autres religions c'est apporter notre pierre à l'accomplissement des temps messianiques, ceux « où le loup et l'agneau boiront à la même source » comme nous dit l'Écriture, et sans la moindre idée de récupération. Vouloir à tout prix amener l'autre à mon Église ou à ma façon de voir et d’être est une violation de sa liberté, de cette liberté qui est don de l'Esprit de Dieu. J'ai à m'efforcer, tout en témoignant de la Bonne Nouvelle par ma vie, de le laisser prendre sa place à côté de moi pour que mutuellement nous nous acceptions chacun avec notre identité et notre altérité, sous l'action de l'Esprit-Saint. Nous avons mutuellement à nous prendre en compte avec cet "impossible oubli", cette mémoire ancestrale et personnelle qui fait de nous ce que nous sommes. Quelque soit le degré de connaissance, de conscience, de spiritualité de l'autre qu'il ne m'appartient pas de juger, je ne dois le considérer ni comme un désert, ni comme un mineur sous prétexte qu'il n'adhère ni à ma foi, ni à mon Église, ou que ses idées sont éloignées des miennes.

Pour des chrétiens, savoir lire la Parole de Dieu qui s'exprime en chacun quel qu'il soit et en chaque événement de la vie, c'est quitter le pays de l'esclavage, c'est sortir de nos « cages » culturelles et traditionnelles, c'est monter vers Jérusalem, , c'est vivre le mystère de la Résurrection. Telle est la base de la spiritualité qui inspire notre dialogue avec les musulmans, ainsi qu'avec tout homme et toute femme qui partagent ou ne partagent pas nos convictions.

 

 

La table ronde

animée par Jean-Luc Mouton (J.-L. M.),

avec la participation de
Guy Aurenche
(G.A.),
Élisabeth Behr-Sigel
(E. B.-S.),
Chad Coussmaker
(Ch. C.),
Raphaël Picon
(R.P.),
Antoine Sonntag
(A.S.)

 

Présentation des participants

– Jean-Luc Mouton : Je vais maintenant vous présenter les personnes qui sont autour de cette table, parce que tout le monde ne les connaît pas.

Vous avez là-bas Guy Aurenche, qui est avocat, qui a été président de l'ACAT, et qui est aujourd'hui président international de la FIACAT, la Fédération internationale de l'action des chrétiens contre la torture.

À côté de lui, monsieur Coussmaker. Votre prénom, excusez-moi est...

– Chad Coussmaker : Chad...

– J.-L. M. : Chad. Ce monsieur est chanoine anglican. Il nous vient de Bruxelles, car il est chanoine de la paroisse anglicane de Bruxelles, mais il voyage beaucoup en Europe. Il nous racontera... Il a différentes paroisses dont il s'occupe dans différentes villes d'Europe, et c'est une des données européennes de cet élargissement de la Communauté anglicane à la dimension de l'Europe.

Nous avons fait revenir Élisabeth Behr-Sigel, qui était là hier après-midi avec nous, puisqu'elle représente finalement, premièrement les femmes, et deuxièmement les Orthodoxes, puisqu'il n'y en avait pas à notre Table.

Heureusement qu'on l'a avec nous.

– E. B.-S. : Heureusement qu'il y a des grands-mères...

– J.-L. M. : À côté de vous, le père Antoine Sonntag, qui est le directeur de la Section France du Secours catholique international, et qui s'occupe donc de toutes les relations Nord-Sud, de tout le travail au nom de l'Église catholique, des associations, auprès des pays du Sud.

Ensuite, il y a Raphaël Picon, qui est pasteur de l'Église réformée de France, et qui s'occupe des relations internationales de son Église. Il vient de prendre ce poste voilà quelques mois.

Tous ces intervenants, ce matin, étaient dans les différents forums. On ne va pas leur demander de nous en faire le résumé, mais je vais vous donner quelques lignes de forces de ce qui a été dit par les uns et les autres de ces ateliers, pour que nous ayons un peu une vue d'ensemble, et après cela on reprendra quelques points de ce débat.

Compte-rendu des forums

a) Les relations entre les religions en Europe (forum 5)

Je voudrais commencer par le forum sur les relations entre les religions en Europe. C'est un groupe où il y avait M. et Mme Bricet. Ils ont beaucoup parlé d'une question qui nous intéresse, on a déjà abordé cette question hier dans le débat avec Jean-Baptiste de Foucauld, c'est la question de l'Islam dans nos pays européens. Comment donner une place à l'Islam, comment s'ouvrir au dialogue avec l'Islam ? Ce qui a été fortement souligné dans cet atelier ce matin, c'est qu'il fallait laisser nos peurs à la porte, il ne fallait pas céder à nos peurs vis-à-vis de l'Islam.

On nous présente aujourd'hui de plus en plus souvent l'Islam sous un jour menaçant et inquiétant. Ce groupe a beaucoup parlé de nos peurs, des peurs qu'il fallait savoir dépasser, qu'il fallait sortir de nos cages, de nos enfermements, et aller à la rencontre de l'autre, différent, dans sa religion différente, aller au-delà de nos propres interrogations, nos propres hésitations, nos propres enfermements comme je le disais, pour s'ouvrir à l'autre. Qu'il y allait peut-être, dans cette ouverture, de l'avenir d'une Europe pacifiée, réconciliée avec elle-même, puisque l'Islam fait partie, nous l'avons vu hier, de l'histoire européenne.

Donc, un défi qui nous est lancé à travers la présence de l'Islam auprès de nous, de dépasser nos peurs et de ne pas nous enfermer sur nous-mêmes dans la défense de notre pré carré, de nos identités, mais d'aller vraiment au-delà de ce que nous croyons juste et bon, sans le remettre forcément en question, mais dans un esprit de dialogue.

b) Les relations entre les Églises en Europe (forum 4)

De même, dans les relations entre les Églises, dans ce groupe qui parlait des relations entre les différentes communautés chrétiennes en Europe, beaucoup de personnes ont dit que finalement on ne se rendait pas compte de ce qui s'est vraiment passé depuis vingt-cinq, trente ans.

C'est vrai qu'on est très susceptible, on est près à s'enflammer parce qu'un texte vient du Vatican, je parle là en tant que Protestant, je fais allusion au texte Dominus Jesus, texte qui a causé beaucoup de remous au mois d'octobre, et ce faisant on a oublié un texte qui est sorti un an auparavant, celui de l'Accord entre Catholiques et Luthériens sur le salut par la grâce, sur la justification par la grâce, texte qu'il était impossible d'imaginer il y a vingt ou trente ans, et qu'on n'aurait même pas pensé possible.

Dans ce groupe, il a été dit qu'on n'était pas assez, peut-être, conscients et reconnaissants du chemin parcouru en vingt-cinq ou trente ans, alors que pendant quatre cents, quatre cent cinquante ans, nos Églises se sont affrontées selon les lieux et les périodes, on l'a vu, par rapport à l'Irlande, ce matin, durement, mais pas seulement en Irlande, mais dans toute l'Europe.

Peut ne savons nous pas assez mesurer le chemin parcouru ces dernières années. Nous ne savons peut-être pas assez en être reconnaissants et nous réjouir. Voir aussi comment ce chemin est aussi un chemin qui a peut-être beaucoup fait pour l'Europe, et dans les deux sens : Comme il a été dit ce matin, le rapprochement entre les Églises, le dialogue entre les Églises, le travail œcuménique a pu être un ferment de rapprochement de l'Europe, mais l'Europe aussi certainement, la création de l'Europe a contribué à l'ouverture de nos frontières ecclésiales, et donc là il y a un double mouvement.

Hier, Jean-Baptiste de Foucauld parlait de don contre don, c'est-à-dire qu'on reçoit quelque chose, mais on ne peut pas recevoir seulement, qu'il faut aussi donner. Quand on donne quelque chose, on s'ouvre, et quand on s'ouvre, on reçoit aussi. Donc cette logique qui va dans les deux sens: non pas seulement donner, mais donner et recevoir et peut-être que l'Église apporte à l'Europe quelque chose, une ouverture, un soubassement à cette construction, et en même temps l'Europe nous incite à aller plus loin dans nos découvertes réciproques.

c) Les Églises au service de l'homme en Europe (forum 3)

C'est un peu ce qui a été dit ce matin dans le forum 3. Notre groupe parlait des Églises au service de l'homme en Europe. Toute l'affaire, j'allais dire, de la diaconie et de l'engagement des chrétiens dans ce monde.

Il y a été dit qu'il fallait peut-être, en tant que chrétiens, dénoncer, s'indigner, manifester son désaccord et le manifester peut-être plus fermement, clairement, que ce que nous avons l'habitude de faire. Nous sommes toujours un peu timorés, un peu timides, et qu'il fallait aussi avoir des propositions, qu'il ne fallait pas avoir peur de proposer et d'être des espèces de contre-pouvoirs, qu'il fallait passer simplement de l'acceptation à l'idée d'être prophétiques et accepter ce thème d'être prophètes, même s'il faut aussi accepter l'idée d'être inscrits dans le réel, et pas seulement être utopiques ou rester au niveau des discours.

Ce groupe a constaté que l'action était souvent difficile et nous laissait souvent bien perplexes. Les actions à mener dans notre société, je prends l'exemple de la violence, par exemple, l'exemple de la violence dans les banlieues, la difficulté d'insertion, on a l'impression que l'on est impuissant face à tout ça, on a l'impression qu'il y a un monde à soulever, mais peut-être qu'il faut, dans nos lieux de vie, dans nos communautés, autour de nous, commencer à avancer et déjà mettre un coin, comme dit l'Évangile, à la racine de ces tous ces maux, pour que, peut-être, il y ait avance. Et ne pas avoir peur de poser des actes, même petits, en sachant que, peut-être, ils sont le levain qui fera lever la pâte.

Donc ce groupe nous a un peu incités à devenir non pas seulement des spectateurs, spectateurs indignés, parfois, ou tristes, dans nos coins, mais à devenir acteurs de ce monde, n'ayant pas peur de s'y engager, de s'y mouiller, de prendre des risques, même en sachant bien que parfois on peut se tromper, mais prendre des risques en tant que chrétiens, c'est peut-être aussi notre vocation, s'engager dans la vie publique.

d) Églises, Europe et Tiers-monde (forum 2)

Et le dernier thème, – non, il y en a encore deux – c'était sur l'Église et le Tiers-Monde, les Églises, l'Europe et le Tiers-Monde. Il y avait Antoine Sonntag, et là, il a été dit deux choses essentielles

La première, que l'Europe n'a pas un rôle aussi néfaste ou négatif qu'on pourrait le craindre, l'Europe est généreuse vis-à-vis du Tiers-Monde, vis-à-vis des questions du développement, l'Europe est très engagée dans un certain nombre d'actions vis-à-vis des problèmes du développement, peut-être plus que certains pays individuels, l'Europe mène beaucoup d'actions, soutient beaucoup d'organisations non-gouvernementales et a une action bénéfique par rapport à cette problématique du développement. On peut donc se réjouir de l'engagement de l'Europe

Ensuite, on a évoqué cette Europe qu'on peut décrire aussi comme une Europe forteresse, et c'est vrai que l'Europe est en train de tisser autour d'elle, avec les accords de Schoengen, une espèce de muraille par rapport à l'immigration. Elle s'inquiète beaucoup des vagues d'immigration, et c'est vrai que l'image que donne l'Europe d'elle-même, c'est parfois un peu cette idée qu'il faut se protéger du reste du Monde qui aurait tendance à vouloir nous envahir. Et cette image-là n'est pas forcément une image très positive, cette Europe qui veut défendre sa vision de l'homme, c'est une vision du social, c'est une vision des droits de l'homme, protectrice des droits de l'homme, c'est une vision d'une forteresse dans laquelle personne ne peut entrer, cette image qu'elle donne d'elle-même, ce n'est pas une image très enthousiasmante pour le reste du monde, en tous cas, ce n'est pas une image exemplaire. Donc il peut y avoir aussi une réflexion sur cette image que l'Europe donne d'elle-même dans le monde.

e) Conflits en Europe et Églises (forum 1)

Et, dernier point, sur les conflits. Moi, j'étais dans ce groupe-là toute la matinée. On a eu un exposé tout à fait passionnant sur le conflit irlandais, sur la question des conflits en Europe, sur le rôle que pourraient tenir les Églises dans l'Europe.

Je crois qu'on nous a renvoyés d'abord à notre propre responsabilité d'Église, parce que le conflit irlandais n'est pas exempt de questions religieuses. Si on fait allusion à ce qui s'est passé dans les Balkans, – ce n'est pas l'Union européenne, mais c'est à nos portes et peut-être dans l'Europe future –, on peut dire que les conflits religieux n'ont pas été au cœur, au centre, mais ont pesé, et très lourd, dans le conflit du Kosovo, dans l'ex-Yougoslavie. En Irlande du Nord, ils ne sont pas directement essentiels, mais ils sont présents et ça nous renvoie à nos questions d'identité.

Nous-mêmes, de quoi sommes-nous porteurs, qu'est-ce qui est essentiel dans ce que nous sommes, sur quoi sommes-nous prêts à négocier, et que sommes-nous prêts à partager? Là aussi cette question des peurs pour notre identité, on a l'impression que si on va trop loin dans le dialogue, on va perdre de ce que nous sommes, on va se dissoudre dans un ensemble informe, d'où cette question de notre identité, de nos identités respectives, protestante, catholique, orthodoxe, de différents pays.

Une question nous est renvoyée: qu'est-ce que c'est que nos identités? Qu'est-ce que c'est qui nous fait chrétiens dans notre tradition, qu'est-ce qui nous fait tenir debout comme chrétiens protestants, catholiques ou orthodoxes, et comment être à la fois pleinement nous-mêmes et pleinement à l'écoute et en réception de ce que vivent les autres traditions?

Donc, travailler sur soi-même, sur nos identités, sur ce que nous sommes, pour aussi faire avancer cette Europe et s'ouvrir à une construction qui aille au-delà de nos frontières.

Voilà très brièvement brossé, un tableau de ce qui s'est dit ce matin.

Les questions posées

Nous restent les questions que nous avons posées dès le départ, par rapport à ce week-end. Au départ de ce week-end, nous avons réfléchi à la question de l'Europe, des Chrétiens et de l'Europe, ses Églises et de l'Europe.

a) Importance de faire l'Europe

La première question que je voudrais relancer à nos amis qui sont là, c'est que nous sommes partis de l'idée que cette Europe, c'était indispensable de la faire, et qu'il fallait la faire. Maintenant on est allé assez loin, on a progressé, il faut continuer, mais au fond, pourquoi ne pourrait-on pas s'arrêter un petit peu au bord du chemin, maintenant qu'on est en train de terminer ce week-end, et se demander : mais au fait, pourquoi c'est si important? Pourquoi c'est important de faire l'Europe? Pourquoi nous faut-il faire l'Europe? Par rapport à toutes ces questions, par rapport aux questions diaconales, par rapport aux questions des conflits dans cette Europe, par rapport aux questions Nord-Sud, par rapport à nos rencontres inter-religieuses, est-ce que c'est important de faire l'Europe? Qu'est-ce qu'elle nous apporte, cette Europe?

Alors, je ne sais pas qui veut commencer, peut-être Guy Aurenche, puisque j'ai commencé par lui, tout à l'heure. Est-ce que je peux vous poser la question, Guy Aurenche, est-ce que c'est vraiment important de faire l'Europe? Pourquoi c'est important de faire l'Europe?

– Guy Aurenche : Ça, ça me rappelle des mauvais souvenirs d'école, parce que, par ordre alphabétique, c'est généralement...

– J.-L. M. : Aurenche, c'est le premier...

– G.A. : C'est généralement moi qui étais interrogé...

Pourquoi c'est important? Pour moi, le projet européen est lié au projet des droits de l'homme. Rater la concrétisation et la construction politique, économique, sociale et culturelle de l'Europe, c'est jeter un handicap grave sur le projet des droits de l'homme en tant que tel.

Nous ne pouvons pas oublier que les fondateurs de l'Europe démarrent, ils n'étaient pas les seuls, avec cette idée que la reconstruction se fait d'abord sur un acte de foi qui est celui-ci: les peuples du monde entier proclament leur foi en la dignité et la valeur de la personne humaine. Ça, c'est le préambule de la déclaration universelle de 1948, c'est repris dans la Convention européenne de défense des droits de l'homme et des libertés de 1950, c'est lié au projet européen.

Et ce qui m'intéresse dans la construction européenne d'il y a cinquante ans mais dans celle d'aujourd'hui, surtout, c'est comment, d'un projet, d'un beau discours, comment d'une belle parole, nous allons passer effectivement aux actes dans la construction politique. Et par rapport à ce que vous avez dit... en rapportant très complètement ce qui a été dit dans notre petit atelier sur le service de l'homme, il y a un mot quand même très précis qui a été utilisé, deux mots me semble-t-il, qu'il faut reprendre, c'est le mot politique et le mot justice.

Ce service de l'homme, il passe par la construction politique et par l'engagement politique de chacun de nous. On pourra développer cela et y revenir: comment ça se concrétise, comment ça se matérialise? Mais je crois qu'il ne faut pas avoir peur d'utiliser ce mot-là, et donc que nous n'ayons pas peur de nous affronter aux difficultés que représente la construction politique de l'Europe. Mais pour moi, ce n'est pas un gadget d'une nouvelle institution internationale d'un nouveau style, c'est lié à ce projet de faire en sorte que les droits de l'homme descendent de l'idéal pour s'incarner sans cesse.

Le deuxième mot qui me semble important, c'est le mot justice, et ça a été beaucoup dit dans notre atelier ce matin et c'est lié à la construction européenne. Le service de l'homme ne se fait pas d'abord pour l'Europe, au regard d'une intention gentille, généreuse ou charitable, au sens un peu négatif du terme vis-à-vis de son prochain, ce service de l'homme se fait au regard de la justice, ce à quoi il a droit, ce à quoi j'ai droit, par ce à quoi ma communauté a droit. Et donc, ce vis-à-vis de quoi je vais m'engager et je vais effectuer mes devoirs.

Je pense que c'est très important que cette notion de service de l'homme, et, pour moi je lie étroitement la construction de l'Europe à cette perspective d'arriver une fois de plus à concrétiser, à incarner ces droits concrètement. Je pense que je l'entends aussi au sens donné dans votre compte-rendu de l'atelier sur l'Europe et le Tiers-Monde.

Oui, l'Europe est généreuse, mais en quoi sa politique étrangère contribue-t-elle à créer des relations avec le Tiers-Monde? C'est ça, je crois, qui pour moi est lié au projet européen, c'est l'incarnation, c'est la concrétisation, c'est, entre guillemets, la politisation, c'est-à-dire la construction sociale de ces idéaux, et j'espère que cet idéal résumé à travers la dynamique des droits de l'homme n'est pas particulièrement éloigné du projet et de la Parole avec un grand P qui est celle de la Bonne Nouvelle des Chrétiens. Alors, il faut souhaiter que, s'il y a là conjonction, rencontre, concordance, écho, entre le projet des droits de l'homme et le projet européen, et l'annonce de la Bonne Nouvelle, je souhaite que les Églises ne ratent pas non plus le rendez-vous de l'Europe.

– J.-L. M. : Merci beaucoup. Justement, hier, Jean-Baptiste de Foucauld..., je ne sais pas s'il l'a dit explicitement – il l'a dit, excusez-moi, dans l'article de Réforme où il parlait d'un miracle européen. Il disait que finalement l'Europe s'est créée après la Guerre, à ce moment historique qui était important, mais que ce moment historique aurait pu ne rien produire, amener une espèce de latence, de temps vide. Alors que des hommes avec un grand courage et beaucoup d'imagination créatrice ont lancé ce mouvement, d'abord de la Communauté du charbon et de l'acier, et comme un pont jeté par-dessus le conflit, ç'aurait pu ne pas marcher, et ça a fonctionné d'une manière extraordinaire.

Jean-Baptiste de Foucauld parle d'une espèce de conjonction de personnes, de temps et de moments qui ont créé un événement presque de l'ordre du miraculeux. Est-ce que vraiment, en tant d'intervenant vous êtes d'accord avec cette idée qu'il y a quelque chose dans l'Europe..., on parlait des droits de l'Europe qui sont proches du message de l'Évangile, est-ce que vous êtes vraiment tous partisans de dire qu'il y a là un enjeu qui est de l'ordre de la spiritualité, un enjeu essentiel pour notre coin d'humanité dans lequel nous vivons, mais aussi, plus largement?

Est-ce que vous diriez cela, Antoine Sonntag?

– Antoine Sonntag : Oui, moi je dirais tout à fait ça, je répondrai oui à cette question, il suffit de comparer avec les institutions mises en place après la Première Guerre mondiale, après le nouvel ordre mondial mis en place après 1918. Ce nouvel ordre a échoué; les institutions mises en place en 1918, à savoir la Société des Nations, ont échoué, vingt ans après, il y avait une autre guerre. Donc, je trouve que l'après 1945, c'est quand même plutôt réussi par rapport à l'après 1918.

Les institutions mises en place, on peut être sévères, on peut dire qu'elles n'ont pas fait assez, mais c'est un début de réussite et à ce titre, elles méritent de retenir notre attention.

Je ne parlerai pas de l'Europe, je parlerai plutôt de l'Union européenne, parce que l'Europe, c'est un peu plus vaste, ça inclut des dimensions culturelles, de sociétés, alors que là, me semble-t-il, on parle plutôt des dimensions politiques et institutionnelles.

Les institutions de l'Union européenne sont un moyen, ce n'est qu'un moyen, je ne veux pas les absolutiser ou leur donner une onction religieuse qu'elles ne méritent pas, qu'elles ne réclament pas d'ailleurs. Elles sont un moyen, c'est une expérience, c'est une expérimentation, c'est un essai si vous êtes très critiques, c'est un essai de gérer les problèmes qui nous sont communs, de gérer les problèmes mondiaux. Alors on les gère à une certaine échelle, on essaie de contribuer à la gestion de ces problèmes mondiaux. C'est un essai pour dépasser la souveraineté absolue des États-nations qui nous ont valus tant de malheurs au XIXe et au XXe siècles, et je crois les Chrétiens ne peuvent que soutenir cet essai de dépasser la souveraineté absolue des États, puisque les Chrétiens en principe doivent être attachés à la défense du bien commun le plus large, pas seulement le bien commun de leur ethnie, de leur nation, de leur État, ou de leur dénomination religieuse, mais le bien commun le plus large.

L'Union européenne, c'est également un essai de construire un espace démocratique qui est plus large que les États. C'est une chose qu'on cherche tous: gérer les problèmes de la Planète, le commerce, le respect de l'environnement, les droits de l'homme, le maintient de la paix, à l'échelle de la Planète, mais dans un espace démocratique, ce qui n'est pas très évident.

Il y a des petits essais de démocratie à l'ONU, mais l'Union européenne est allée beaucoup plus loin dans la constitution, la construction d'un espace démocratique supranational, au-delà de nos nations. À l'intérieur des frontières d'un État national. là on sait faire, on fait bien ou mal, mais on sait faire. L'Union européenne a tenté de développer, c'est un début qu'il ne faut pas mépriser, une citoyenneté qui est plus large qu'une citoyenneté nationale. Je ne crois pas qu'il faille mépriser ça, la liberté de circulation, la liberté de travail, la liberté de s'installer dans un autre État que le sien, ce n'est pas rien. Du reste, c'est une des choses qui sont très bien intégrées par la nouvelle génération qui trouve cela tout à fait normal, que l'on circule, que l'on parle une langue étrangère, que l'on fasse des études à l'étranger, et qui trouverait absolument odieux qu'on se fasse arrêter aux frontières intra-communautaires.

Il y a donc là un certain nombre de points très positifs qui montrent que l'Union européenne, c'est un essai, une étape, un moyen pour affronter les problèmes qui sont les nôtres, qui sont les problèmes planétaires. Encore une fois, je ne veux pas bénir et faire une théologie des institutions de l'Union européenne, ça me paraîtrait un peu excessif, mais il faut au moins reconnaître le chemin parcouru et voir ce que l'Union européenne a réussi.

Ça n'est pas un hasard si elle exerce une telle force d'attraction sur ses voisins immédiats, en Europe centrale et aussi plus lointainement ; si vous allez entre la Corée et le Japon, si vous allez en Amérique latine, en Amérique centrale, on regarde vers l'Europe comme étant une zone du Monde où on est parvenu à dépasser quelques héritages historiques, où on est parvenu à se réconcilier, où on est parvenu à faire ce travail de deuil, de repentance, de pardon, et sur ce travail de mémoire, de construire des institutions nouvelles qui affrontent l'avenir.

– J.-L. M. : Il y a une question dont on a beaucoup parlé en préparant cet échange, je vous la pose, Raphaël Picon. Nous avons dit: l'Europe, c'est essentiel; pour moi, pour nous, ici, nous sommes nombreux à le penser, mais, honnêtement, dans les médias, pour ne citer qu'eux, à la télévision, quand on parle de l'Europe, tout le monde bâille, ça n'intéresse personne, ça n'est pas aussi distrayant que le débat entre Tibéri et Seguin. Ça manque de peps, l'Europe, c'est un peu soporifique comme débat, non?

Raphaël Picon, là-dessus, ou Antoine Sonntag, je ne sais pas...

– E. B.-S. : Vous avez vu l'enquête sur les jeunes?

– J.-L. M. : Allez-y, Élisabeth...

– E. B.-S. : Il y a eu une enquête sur les jeunes. Or le nombre de jeunes qui s'intéressent à l'Europe est excessivement petit. C'est une, parmi les choses, qui intéressaient le moins les jeunes. C'est très frappant. Il y avait moins de trente -cinq pour cent...

– J.-L. M. : Oui, c'est un problème. Ce à quoi nous nous intéressons ici, est-ce que nous ne sommes pas un peu dépassés, est-ce que nous ne sommes pas un peu à côté de l'opinion majoritaire de ce pays? Est-ce que ça n'est pas un peu inquiétant?

– Raphaël Picon : C'est possible, c'est inquiétant, si c'est le cas, et alors c'est un appel à notre responsabilité pour rendre ce projet plus attractif qu'il n'a l'air de l'être.

Moi, je crois que l'Europe, le grand enjeu de l'Europe et sa chance, c'est de mettre un terme au nationalisme, non pas aux nations, mais au nationalisme et à la complaisance identitaire que les nations ont pu susciter, et je crois que si l'on veut sortir responsables du XXe siècle, si l'on veut sortir debout à la fin d'un siècle si barbare, où il y a eu autant de conflits liés aux frontières et aux nations, eh bien, je crois que notre seule manière de sortir responsables de ce siècle, c'est d'inventer un système qui fragilise le nationalisme.

Et je crois que l'Europe est un essai de traduire politiquement le fait que la relation est toujours déterminante dans l'identité. C'est-à-dire que nous ne sommes pas figés dans nos identités, nous ne sommes pas déterminés une fois pour toutes à être ce que nous sommes. Nous sommes constamment en train d'être transformés par tout ce qui vient à nous, par tous les héritages que nous recevons, par les relations qui sont les nôtres, par tout ce qui nous vient de l'extérieur. Et je crois que l'Europe, on pourrait dire d'une manière un peu philosophique, l'un des attraits de l'Europe, c'est justement de dire combien l'autre est précieux dans la définition de chaque individu, comme d'ailleurs de chaque nation.

Je crois aussi que l'autre enjeu extrêmement précieux de l'Europe, c'est celui de pouvoir organiser la pluralité. Parce qu'il y a une chose extraordinaire en Europe, que sans doute possèdent assez peu de continents, c'est cette diversité extraordinaire, diversité si extraordinaire parce qu'elle est relayée, parce qu'elle est confortée au niveau linguistique. Et je crois que, justement arriver à organiser cette pluralité, c'est-à-dire non pas simplement à juxtaposer les différences, mais à permettre à ces différences de se rencontrer, d'être en relation, de se transformer aussi au contact des autres, eh bien, je crois que là il y a un enjeu extrêmement positif, celui, encore une fois, d'organiser cette pluralité.

Et puis, dernière chose, où, si je devais faire une publicité en tant que pasteur, moi, je dirais que, pour l'Europe, sa grande chance, c'est de favoriser les échanges. Et favoriser les échanges au niveau religieux, au niveau spirituel, c'est extrêmement précieux, parce que l'autre, c'est toujours aussi quelque chose de Dieu, une autre chose de Dieu que je ne sais pas encore. Et être relié à l'autre, c'est découvrir que mon point de vue théologique, mon expression religieuse, mon Église, n'est que un point de vue théologique, une spiritualité, une Église parmi d'autres, et qu'aller vers les autres, c'est justement découvrir quelque chose de Dieu, de la Révélation, que je ne connaissais pas encore, que peut-être je n'aimais pas encore, et que j'arrive désormais, enfin, à pouvoir apprécier.

Je crois qu'il y a là un enjeu philosophique, parce que l'autre st valorisé dans sa dimension sociale, dans sa pluralité, et aussi un enjeu théologique pour la construction de l'Europe, qui est de dire que l'autre c'est aussi et toujours autre chose de Dieu que je ne connaissais pas encore.

– J.-L. M. : Merci beaucoup.

Élisabeth Behr-Sigel, sur cette question de l'utilité...

– E. B.-S. : Je voudrais dire quelque chose de tout à fait simple. Ma propre expérience. On a parlé du miracle de l'Europe, et je vais dire: oui. Étant donné mon âge, j'ai été à Berlin au moment de l'avènement de Hitler. J'étais comme étudiante d'échange, et je me rappelle cette espèce de désespoir que j'ai éprouvé, – comme je parle l'allemand très bien, je pouvais tout comprendre –, il y a eu cette folie de l'Europe occidentale qui ne comprenait absolument pas la situation. Il y avait Poincaré qui parcourait la France en disant: le Boche paiera, et pendant ce temps-là, il y avait des millions d'Allemands chômeurs. On n'a pas soutenu la République de Weimar. Il y a eu une telle incompréhension, il y a eu une incompréhension totale. Et je me rappelle très bien, j'ai eu ce sentiment que l'Europe courrait vers son abîme, qu'il y avait là quelque chose qu'on ne pouvait pas arrêter.

On m'avait demandé, à ce moment, comme étudiante, je devais faire un rapport ; j'ai fait ce rapport, il existe encore quelque part. Naturellement ça n'était pas du tout pris en considération.

Et là, tout de même, l'Europe a compris. Cette leçon, à travers l'immense malheur de la Deuxième Guerre mondiale..

Quelques fois, je désespère des hommes. Vous savez, quand on devient vieille, on désespère des hommes, de leur bêtise... Mais là, je dirai que l'Europe a tout de même compris. Je trouve que là, c'est un miracle, que la France et l'Allemagne et l'ensemble... qu'ils se soient réconciliés, et que maintenant ceci soit totalement dépassé, que nous, mes enfants, mes petits-enfants, mes arrière-petits-enfants ne comprennent plus rien de ça, je crois qu'il faut en rendre grâce, c'est bien. Il faut continuer dans ce sens, et essayer toujours de comprendre les autres, parce qu'au fond, la grande histoire, c'était qu'on ne comprenait pas l'autre, on ne comprenait pas son histoire, il faut essayer de comprendre l'histoire des peuples, ce qui les a modelés, il faut essayer de se comprendre. Je dirai: rendons grâce pour cette Europe, et continuons.

– J.-L. M. : Merci...

Alors, justement ce matin Gordon Campbell, –je ne sais pas s'il est encore parmi nous? Oui... – nous a expliqué, et moi ça m'a beaucoup intéressé, il nous a expliqué nos amis Anglais, parce qu'en France on a toujours tendance à dire: Ah, les Anglais! On les traite de "Perfide Albion". Ça fait partie des schémas, on s'amuse beaucoup là-dessus, mais, concrètement, on a l'impression que l'on ne se comprend pas, et par rapport à l'Europe, on a l'impression que les Anglais ne veulent pas l'Europe, sont très réticents par rapport à Bruxelles, à tout ce qui se trame à la Commission européenne.

Alors j'aimerais demander à mon voisin qui est un chanoine anglican, qu'est-ce qu'il en est de votre sentiment vis-à-vis de l'Europe, est-ce que ce qu'on raconte en France, en Europe, que les Anglais sont très réticents et rentrent à reculons, tous freins serrés, vis-à-vis de cette Europe, qu'ils la craignent – Gordon nous a très bien expliqué ce matin pourquoi. Mais comment vous, est-ce que vous ressentez ça, vous ressentez que l'Angleterre... Les Anglais qui ne sont pas seuls, mais qui sont quatre quand ils viennent chez nous, on nous a expliqué cela ce matin, il y a quatre nations, les Anglais, ça ne veut rien dire, c'est une partie de la Grande Bretagne...

Donc vous, vous êtes Anglais, vous êtes un vrai Anglais, alors, parlez-nous des Anglais et de leur sentiment vis-à-vis de l'Europe. Comment vous voyez ça? Est-ce que ce qu'on raconte en France, on se trompe, comme vient de le dire Élisabeth Behr-Sigel, est-ce qu'on projette nos idées là-dessus, ou est-ce qu'il y a quelque chose que nous ne comprenons pas, par rapport à de nos frères Anglais?

– Chad Coussmaker : C'est à ce moment que je me trouve tout à fait un étranger... Un étranger ici, mais je suis aussi un étranger dans mon propre pays, parce que j'ai quitté l'Angleterre pour travailler dans le Diocèse d'Europe en 1967, et l'Angleterre a changé immensément depuis 1967. C'est parmi les raisons pour lesquelles je fais ma retraite, maintenant, dans la Belle France...

Il y a toujours une différence psychologique, je crois, avec l'Angleterre, et je ne parle pas seulement pour l'Irlande. Je ne peux pas débattre de ça, entre l'Angleterre et l'Europe continentale. On parle souvent, on pense souvent à l'article d'un journal d'avant-Guerre (pas la dernière Guerre), qui titrait: "Brouillard dans la Manche, l'Europe est isolée"...

– J.-L. M. : L'Europe est isolée de l'Angleterre...

–Ch. C. : "Fog in Channel, Europe is cut off". Il y a des différences qui autrefois étaient très importantes, mais maintenant, je crois qu'il faut absolument entrer dans l'Europe. Il y en a beaucoup qui ont un sentiment contre l'Europe, et j'ai peur qu'on trouve le même sentiment envers les autres pays aussi...

Si on parle d'une monnaie en commun, peut-être qu'il faut parler aussi d'une langue en commun. Pour moi ce sera très facile...

– J.-L. M. : C'est l'anglais, on le sait...

–Ch. C. : D'accord... Le Bon Dieu parle anglais!

– J.-L. M. : Il y en a qui disent qu'il parle allemand...

– Ch. C. : Pour nous, dans le Diocèse d'Europe, et je peux seulement parler pour ce diocèse et pour les idées de ce diocèse...

Bien sûr, l'Europe va agrandir beaucoup nos congrégations potentielles, parce qu'il y a ce grand mouvement de gens, maintenant, qui commence avec l'Europe, avec la liberté de circulation des gens, et je crois qu'on va avoir beaucoup, beaucoup plus d'Anglais qui sont potentiellement des anglicans, qui vont habiter en Europe, ça c'est notre vocation. Comme Diocèse, notre but est de servir les Anglais et les gens anglophones en Europe continentale. C'est ce que nous faisons, et ça va en augmentant dans notre Diocèse.

Oui, je suis pour l'Europe. Ça n'est pas la question de l'Europe, ça c'est autre chose...

– J.-L. M. : En préparant ce petit moment, on s'est posé cette première question : pourquoi faire l'Europe? Je crois qu'on a clairement répondu que c'est un défi essentiel pour les Chrétiens que nous sommes;

b) Une Europe des Églises?

– J.-L. M. : Nous pouvons constater une deuxième chose. On a dit que les Églises étaient très favorables à l'Europe. On sait que les trois fondateurs, les trois personnes qui ont lancé le mouvement, autour de De Gasperi, de Monet, étaient des Catholiques, étaient des Chrétiens, qui avaient une certaine vision d'un horizon élargi. On ne peut pas dire que les Églises sont indifférentes à la création de l'Europe, elles ont porté ce mouvement...

Mais cependant, quand on regarde autour de nous, on a l'impression que l'Europe des Églises, franchement, elle n'existe pas. Il n'y a aucune structure européenne qui regroupe toutes ces Églises. Il y a des tas de commissions. Des commissions, les Églises sont capables d'en produire, on en produit plus qu'il ne faudrait, certainement... Des commissions qui travaillent sur les questions européennes, qui sont présentes auprès des institutions européennes, ça existe. Mais il n'y a aucun Synode européen, il n'y a aucune structure qui rassemble toutes les Églises, et qui pourrait être un lieu de propositions. Donc, est-ce que vraiment les Églises y tiennent, à l'Europe. Si elles y tenaient, est-ce qu'elles n'auraient pas fait une espèce de structure européenne, est-ce qu'elles n'ont pas deux ou trois trains de retard par rapport à ce que le monde fait?

Il n'y a pas vraiment d'institutions. Alors, est-ce que c'est nécessaire, est-ce qu'il faut des institutions? Moi je pose la question. À Antoine Sonntag, peut-être? Est-ce que l'Europe des Églises existe? Moi, je crois que ça n'existe pas.

– A. S. : Ça, c'est une question téléphonée, parce que la plupart des gens autour de la Table étaient d'avis que l'Europe des Églises était en retard ou n'existait pas, et j'étais le seul dans le groupe de préparation à défendre l'idée que ça existe... Maintenant je suis à la tâche pour défendre que ça existe...

Donc, je prétends d'abord que ça existe. L'Europe des Églises existe. Avec plusieurs remarques préalables. Il n'y a pas que les institutions, il y a le niveau des sociétés, il y a le niveau des cultures, c'est un niveau plus long, c'est un rythme plus lent, et il ne faut pas uniquement dire qu'une réalité existe lorsque cette réalité est l'ouverture d'un bureau de lobbying à Bruxelles, comme le Syndicat des betteraviers français qui a son bureau de lobbying à Bruxelles auprès de l'Union européenne.

Les Églises se situent plutôt au niveau des sociétés, de la culture. Pendant longtemps, il y avait des réticences à créer des structures qui soient explicitement des structures pour l'Union européenne, ou pour tenir des discours qui s'adresseraient exclusivement ou explicitement au Marché commun, ou à la Communauté économique européenne, ou à la Communauté européenne, comme on disait à l'époque, parce qu'on avait peur, – les Églises, les dirigeants d'Églises, aussi, les gens d'Église en général, avaient peur en s'adressant d'une manière explicite à l'Union européenne, ce qu'on appelle aujourd'hui l'Union européenne, de marginaliser les chrétiens qui vivaient dans le Bloc communiste.

On insistait donc sur l'ensemble de l'Europe, on parlait de l'unité de la culture, et on minimisait l'importance des structures qui divisaient l'Europe. Et quelles étaient les structures qui divisaient l'Europe, eh bien, c'étaient l'Union européenne et le Comecon, qui a disparu entre-temps, c'étaient l'Otan et le Pacte de Varsovie – le Pacte de Varsovie a disparu aussi. Donc il y avait un souci très net de la part de nos hiérarchies, que ce soit le Conseil œcuménique des Églises, ou, par exemple, le Pape, à tenir des discours rassembleurs qui essayaient, en partie, de surmonter la division de l'Europe, la division idéologique, politique et militaire de l'Europe, et qui étaient aussi en partie des discours incantatoires qui tentaient de surmonter ce qui n'était pas surmontable.

Quoi qu'il en soit, de nos jours, on est dans une situation différente. De nos jours, c'est plus facile de s'adresser à l'Union européenne, qui, quoiqu'on dise, est le facteur central d'organisation du Continent, parce qu'elle regroupe les quinze pays les plus riches, parce qu'il il y en a une dizaine d'autres qui on envie de rentrer dans ce club, et les autres qui restent, essentiellement la Russie, l'Ukraine, la Biélorussie, enfin l'espace ex-soviétique, eh bien, resteront vraisemblablement comme le second pôle d'une Europe dont le premier pôle, le plus nombreux, le plus riche, le plus actif et le plus intégré est et sera l'Union européenne.

Les Églises ont fait énormément de choses, par exemple dans la communication entre les sociétés civiles. Il y a autant d'échanges entre chrétiens, entre paroisses, entre mouvements de jeunesse chez les chrétiens que dans le reste de la société. Des efforts pour mieux se comprendre, de réconciliation franco-allemande, mais aussi pour mieux se comprendre entre gens de nations différentes, entre gens de langues différentes, eh bien, ça a été fait par les Chrétiens, autant que par les autres. Il n'y a pas de complexe à avoir là-dessus, il y a autant de déclarations de nos hiérarchies d'Églises sur le sens de l'Europe, l'avenir de l'Europe, qu'il y a de déclarations sur l'Europe venant de la part de milieux politiques, de partis politiques, de syndicalistes ou de syndicats professionnels, ou d'intellectuels. Il y a eu des colloques du Conseil des Conférences épiscopales d'Europe, qui est un sujet que je connais un peu mieux. On possède un recueil de textes, de colloques, de conclusions de séminaires qui est tout à fait remarquable, tant avant qu'après 1989. Il y a de grands pasteurs qui ont dit des choses remarquables à propos du continent européen. Ainsi, le cardinal Martini. Du côté protestant, on pourrait dire la même chose. Il y a des structures d'Église pan-européennnes, il y a eu les grandes rencontres de Bâle, de Graz, et bientôt, de Strasbourg, il y a le mouvement de Taizé qui incarne, au niveau de la jeunesse, et au niveau des sociétés civiles le rêve de l'unité européenne. Il y a les pèlerinages, etc., etc.

Nous n'avons pas de complexe face aux sociétés civiles. Les Chrétiens ont fait autant que les autres, et ils l'ont fait, eux aussi, en précurseurs. Alors, maintenant, pas trop de cocoricos, bien que je sois extrêmement positif et optimiste sur cette réalité. Ceci s'est fait essentiellement dans la partie ouest du Continent, et ceci s'est fait essentiellement entre Catholiques et Protestants. Le défi, c'est de continuer ces échanges entre sociétés civiles, avec la partie orientale du Continent, et au plan politico-religieux, avec les Orthodoxes.

Cet effort pour déconstruire les préjugés, pour apprendre la langue des autres, pour voyager, pour comprendre l'autre, pour comprendre l'histoire des autres, pour partager nos récits, nos récits de souffrance et nos récits de victoire, ces fameux récits qu'on répète et qui sont créateur d'identité, eh bien, nous avons à faire ça avec les Slaves, avec les Russes, avec les Orthodoxes, pour vraiment parachever l'unité du continent. Ce qui a été fait à l'Ouest du continent doit être fait aussi avec la partie orientale du Continent.

Je me suis situé délibérément au niveau des sociétés civiles. Les institutions, ça n'est pas comme une cerise sur le gâteau, les institutions entérinent souvent ce qui a déjà été fait par les sociétés civiles. Il y a eu des contacts entre intellectuels français et allemands, entre mouvements de jeunesse français et allemands, entre syndicalistes français et allemands, entre universitaires français et allemands avant qu'il y ait création d'institutions franco-allemandes ou d'institutions communautaires. Eh bien, idem pour le reste de l'Europe, que ce soit l'Europe balkanique, ou l'Europe orientale, où le travail reste à faire

Le travail est commencé, simplement il est méconnu, – surtout méconnu des Français, quand les Français ne sont pas à l'avant-garde –, il y a un travail considérable qui est fait entre Polonais et Ukrainiens, pour se comprendre, pour dépasser les préjugés, pour abolir les stéréotypes, pour favoriser les échanges d'intellectuels, pour se soumettre mutuellement à la critique réciproque des livres d'histoire qui transmettent à la jeune génération des préjugés.

Ce travail est également fait entre Polonais et Lituaniens. C'est absolument remarquable. Voilà, il y a des choses qui se font. Je ne suis pas d'accord avec l'idée, habituellement reçue en France, que les Chrétiens sont toujours à la traîne, ce n'est pas vrai! Dans la construction européenne, les Chrétiens sont à l'avant-garde.

Alors, qu'il y ait des problèmes, qu'à Bruxelles les différentes officines chrétiennes se bouffent le nez et ne coopèrent pas assez entre elles, d'accord, peut-être. Mais je veux dire, qu'en matière religieuse, l'essentiel ne se passe pas dans les officines et les lobbies bruxellois, l'essentiel se passe sur le temps long, au niveau des sociétés civiles, au niveau des mentalités, et au niveau des événements qui touchent à la culture des peuples.

– J.-L. M. : Bon, d'accord...

Mais, Raphaël Picon, pourquoi n'existe-t-il pas une ERU, une Église réformée européenne? Pourquoi existe-t-il une E.R.F. et une Église allemande... ? Pourquoi même au niveau des confessions, n'est-on pas capables de dépasser nos frontières nationales? Ou est-ce que ça n'est pas souhaitable?

– R. P. : Déjà, au niveau du Protestantisme il y a de grandes discussions, depuis longtemps, sur la possibilité d'un Synode européen. On en parle depuis une dizaine d'années, et peut-être que dans une dizaine d'années ça aura lieu. Beaucoup d"Églises nationales poussent à la création de ce synode qu, en effet, permettrait à toutes ces Églises protestantes européennes de se réunir.

Pourquoi l'ERF et pas une ERU, par exemple? Je crois que les Églises sont déterminées par leurs pays, et elles s'identifient, elles sont définies de manière nationale, et je crois qu'il y a quelque chose d'assez précieux dans cette définition.

Il y a là quelque chose d'assez précieux, parce que ça montre bien que l'Église réformée de France, pour ne parler que d'elle, – c'est de mon Église qu'il s'agit –, l'Église réformée de France, ça n'est pas l'Église réformée du Monde entier. L'Église réformée de France, c'est une Église qui est déterminée par l'histoire du pays dans lequel elle est. Ce n'est pas simplement parce qu'elle dépend de la France sur le plan administratif et politique, mais sa spiritualité, sa théologie, son mode de fonctionnement sont en partie déterminés par l'histoire et par la culture françaises. Et lorsqu'elle s'accepte comme une Église réformée de France, et pas comme une Église réformée de l'Europe, du Monde entier, c'est bien pour montrer qu'il y a une diversité nécessaire des Églises, parce que l'Église est toujours le reflet des spécificités culturelles des gens.

Moi, par exemple, je serais extrêmement critique à l'égard d'une Église réformée européenne qui me paraîtrait être extrêmement appauvrissante, parce qu'elle nivellerait des spécificités à la fois politiques, spirituelles, théologiques extrêmement précieuses et extrêmement fécondes.

Le seul problème, c'est qu'on ne peut pas en rester là. Encore une fois, on ne peut pas simplement juxtaposer ces petites Églises réformées un peu partout dans l'Europe, mais il faut arriver à ce que ces Églises se rencontrent et qu'elles puissent parfois, le plus souvent possible, sortir de leurs frontières nationales pour se réunir, pour débattre, pour exposer leurs points de vue, pour se faire critiquer par d'autres, et pour relever ensemble, sur certains projets, des défis.

Je crois qu'il y a une richesse dans la définition nationale des Églises, mais il ne faut pas que ces nations deviennent un carcan, il faut aussi parfois se porter à la frontière, dépasser cette frontière, se réunir et aller au-delà.

– J.-L. M. : Guy Aurenche, sur ce sujet, est-ce que vous, vous ne pensez pas un peu que les Églises ne font pas beaucoup d'effort par rapport à l'Europe, ne sont pas très engagées à leur niveau dans une construction européenne?

– G. A. : Ce que je constate – je suis de ceux qui lisent encore la feuille paroissiale de ma paroisse catholique, – si je recherche dans les cinq dernières années, je ne crois pas que cette feuille ait jamais abordé d'une manière ou d'une autre une question européenne.

Ce qui m'intéresse, ce n'est pas, effectivement, ce que des officines chrétiennes font et disent à Bruxelles, – et elles produisent des textes tout à fait remarquables –, c'est combien de fois, dans vos paroisses, on vous a parlé de l'Europe parce qu'il y avait un enjeu quelconque? Dans cet ordre de choses, je dirais, bien sûr, qu'il faut voir ce qui marche plutôt que ce qui ne marche pas. Mais on pourrait évaluer sans trop de peine, la part qui; dans un budget paroissial – ou diocésain, chez les Catholiques –, revient, dans des revues, dans la formation ou dans l'information, dans le déplacement de tel ou tel animateur, à tel ou tel enjeu européen. Je ne vois pas grand chose, sur les trois dernières années dans mes secteurs paroissiaux.

Deuxièmement, mon ami Antoine a parlé de l'Europe des pèlerinages, je m'en félicite, mais l'Europe des pèlerinages, c'est l'Europe d'une Église qui va retrouver ailleurs ce que, soit elle ne trouve plus assez chez elle, soit quelque chose qui ressemble à ce qu'elle cherche. L'Europe des pèlerinages, ce n'est pas l'Europe qui va à la rencontre du différent, ce n'est pas l'Europe qui va chercher autre chose, c'est l'Europe qui va voir.. $$ ...... , ?, si l'on prend le culte marial, qui va essayer de la vivre ailleurs que, simplement parce qu'on a déjà fait trois fois le tour de la Grotte de Lourdes, donc, on veut essayer d'aller voir un peu ce qui se passe ailleurs.

Cette Europe des pèlerinages, je n'ai rien contre, mais je souhaiterais que l'on consacre autant d'argent, par exemple, à la participation, comme citoyens, à l'accueil des étrangers en Europe, à l'accueil par les Chrétiens des étrangers en Europe. Quel temps, quels moyens y consacre-ton? Combien a-t-on formé dans l'Église catholique de France, de personnes pour aller sur le terrain, dans les paroisses catholiques, pour parler de ce problème, qui est essentiel? Qu'on soit pour, qu'on soit contre l'accueil, c'est autre chose, mais le problème des migrations, il est ce qu'il est...

C'est ma deuxième remarque: en terme de budget, en terme de temps, je ne suis pas sûr qu'on ait consacré vraiment à l'Europe, dans nos Églises et dans nos structures, ce que ce projet mérite. On l'a vu un petit peu, si vous voulez, à l'occasion de la Charte des droits européens, des droits fondamentaux. Oui, les associations ont réagi, oui, il y a eu telle ou telle prise de position au niveau de nos animateurs et de nos hiérarques, et c'est très bien, mais sur le plan du terrain, il ne s'est pas passé grand chose.

Troisième point. Là, c'est un autre débat qu'on va sans doute aborder: je trouve que les Églises chrétiennes de France ont du mal à faire cocorico par rapport à l'Europe alors qu'elles ne développent pas leurs pratiques œcuméniques, parce que je crois qu'il y a un lien essentiel entre la pratique œcuménique de base en France et le fait de s'apprivoiser avec l'Europe. Je suis persuadé qu'on pourrait lier davantage ces deux dimensions. Aujourd'hui, je ne dis pas que l'œcuménisme soit en crise, je dis simplement que dans la pratique de nos vies de communautés, il se ralentit très nettement, et ça nous interdit, me semble-t-il, de dire que l'on fait tout ce que l'on peut pour l'Europe. Je reste persuadé que dans une démarche de chrétien, construire l'Europe exige une démarche œcuménique, au quotidien, dans la pratique, or ça, c'est plutôt en voie de régression.

– J.-L. M. : Merci beaucoup...

Voilà un élément très concret pour construire l'Europe à nos portes... Élisabeth?

– E. B.-S. : Je voudrais parler d'une très petite chose. On a évoqué la difficulté de relation avec les Orthodoxes slaves, avec cette partie de l'Europe qui est en dehors de l'Europe occidentale. Et je voudrais vous rendre attentifs, mais je pense qu'un certain nombre d'entre vous connaissent ce quelque chose de très petit, qui est l'Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge à Paris. Je crois que c'est quelque chose d'extrêmement important. Il y a des étudiants qui viennent de tous les pays d'Europe de l'Est, ils ne sont pas très, très nombreux, mais ils sont là. L'Institut Saint-Serge a formé je ne sais combien d'évêques, en particulier, il y a au moins trois ou quatre évêques roumains qui ont été formés là. C'est extrêmement important, c'est ponctuel, mais c'est très grand. Or ce pauvre Institut se débat dans les difficultés matérielles les plus grandes. Si l'Europe voulait un peu l'aider...

– J.-L. M. : C'est un appel ? ...

– E. B.-S. : Ils sont vraiment dans la misère, ils n'ont pas d'argent, et je crois que c'est vraiment un travail au ras des pâquerettes, mais c'est extrêmement important parce que ces jeunes roumains, serbes, les jeunes grecs qui viennent se former là, ils apportent une autre expérience et ils ont fait une expérience œcuménique qu'ils ne pourraient pas faire dans leurs propres pays. Et comme je connais un certain nombre de ces évêques... On sait très bien que si le métropolite de Moldavie est particulièrement ouvert à l'œcuménisme, c'est parce qu'il a été formé en France, à Strasbourg, et je crois que c'est extrêmement important, je crois qu'il faut aider Saint-Serge, il faut y penser, à ces petites choses...

– J.-L. M. : Merci beaucoup...

c) Rôle des Églises en Europe

Nous avions parlé aussi du rôle des Églises, c'est un peu le débat que nous menons depuis hier: qu'est-ce que les Églises peuvent apporter à l'Europe? Et on disait, je crois que c'est Raphaël Picon, je vais lui poser la question ici: on dit souvent que l'Europe, c'est une diversité qui est en train de se réunir, mais Raphaël disait tout à l'heure que les Églises pouvaient apporter leur part dans cette espèce de lien entre diversités. Nous le disions également hier. Élisabeth Behr-Sigel en parlait aussi, de cette sorte de diversité dans l'unité. Est-ce que sur ce point les Églises sont un modèle, pourraient être un modèle pour l'Europe?

Raphaël Picon...

– R. P. : Oui, je crois que les Églises, dès lors qu'elles valorisent le débat, la discussion, qu'elles valorisent la diversité théologique en leur propre sein, peuvent être des laboratoires à l'échelle européenne, parce que, d'une certaine manière, ces Églises sont alors confrontées au problème très simple de devoir justement organiser la diversité. C'est très bien de valoriser la pluralité et la diversité, mais il faut encore qu'une communauté soit possible. Et là, il y a une tension que je crois très riche entre la diversité et l'unité. Je crois que c'est précisément le défi de l'Europe, d'arriver à vivre cette tension de manière féconde.

d) Questions de la Salle

– J.-L. M. : D'accord... Ce qu'on va faire maintenant, parce que le temps passe, et il nous reste vingt-cinq minutes, c'est de proposer un moment d'échange avec la salle. Est-ce que vous avez quelques thèmes, quelques questions que l'on pourrait regrouper?

– Questions de la Salle : À propos des initiatives locales, une réflexion sur les pèlerinages: Quelqu'un dit qu'il existe des propositions de pèlerinages œcuméniques qui ouvrent donc à une véritable rencontre de l'autre; Alors, petite pub, le Diocèse de Poitiers organise un pèlerinage à la rencontre de l'Orthodoxie grecque en mai prochain.

Des questions autour du nationalisme. Je les cite un peu en rafale: Puisque l'Europe doit mettre un terme au nationalisme, n'y a-t-il pas un risque d'éclatement des nations au profit des régionalismes, c'est-à-dire l'effacement progressif des États-nations, j'imagine... ?

Un peu en lien avec cela : l'Europe met un terme au nationalisme des États, mais ne répond pas à un nationalisme de continent. Le questionneur explicite : l'Europe n'a-t-elle pas aussi comme but de contrebalancer l'hégémonie américaine ?

Toujours sur le thème des relations de l'Europe avec d'autres nations, d'autres continents : Est-ce que la nationalité et la citoyenneté, l'identité de l'Europe, peuvent exclure certains peuples du Monde (comme l'Afrique, par exemple) ?

Voilà quelques questions sur le nationalisme, mais il y en a d'autres encore.

– J.-L. M. : Très bien... Merci beaucoup. C'est une question qu'on voulait reprendre en finissant, et c'est un peu le défi que nous a lancé hier Jean-Baptiste de Foucauld, en nous parlant des "cinq chantiers" qu'il définit très bien.

On a dit que l'Europe est pour nous une chance, on a parlé de miracle, on a parlé d'un élan spirituel qui correspondrait au fond à nos valeurs, mais en même temps, dire cela n'explicite pas ce qu'on veut faire de cette Europe. Vous nous proposez maintenant cette question : quelle Europe veut-on? Est-ce que l'on veut une Europe des nations, juxtaposer les nations? Ou est-ce qu'on veut une Europe fédérale avec une seule nation européenne et des régions, une Europe qui supprime les nations ? C'est une vraie question. Est-ce qu'on veut faire une Europe pour réunir nos diversités, ou une Europe contre les autres, notamment contre les États-Unis ?

Il y a plusieurs options, et la question de fond, c'est : quelle Europe voulons-nous faire?

J'aimerais vous demander à tous: à quelle Europe rêvez-vous? Parce qu'il serait bon que l'on rêve, en cette fin de colloque. Qu'est-ce qu'on aimerait au fond? À quelle Europe rêvez-vous, les uns et les autres?

Donc, si nous reprenons les questions du nationalisme, des régions, du fédéralisme, etc... Qui veut commencer? Élisabeth Behr-Sigel? De quelle Europe rêvez-vous?

– E. B.-S. : Je crois qu'il faut être réalistes. Je ne crois pas que l'on puisse aller absolument au dépassement des nations, je crois qu'elles sont encore là, et c'est plutôt entre nations qu'il faut essayer de se comprendre. Je ne sais pas, je ne suis pas politicienne, mais enfin il me semble – est-ce que la fédération exclut les nations?

– J.-L. M. : On peut faire une fédération de nations, oui...

– E. B.-S. : Je serais plutôt pour une fédération de nations. J'ai beaucoup voyagé, et quand je suis aux États-Unis, en Amérique, je sens toute la différence. Je sais très bien que l'Europe est vraiment très différente. Personnellement, je n'aimerais pas vivre aux États-Unis, bien que j'aie une partie de ma famille qui est là-bas.

Je crois qu'il y a cette Europe qui est là, cette Europe des nations, mais ces nations doivent être unies, doivent surmonter leurs égoïsmes nationaux pour faire quelque chose ensemble. Est-ce que c'est en train de se faire? Je crois que oui, dans une certaine mesure. Mais on se rend compte en même temps de toutes les difficultés, ne serait-ce que maintenant avec toutes les histoires de la vache folle... Les intérêts des uns et des autres sont souvent opposés... Je ne suis pas une spécialiste, je ne crois pas que, pour le moment, je ne pense pas qu'on puisse déjà dépasser absolument les nations. Les nations, une nation comme la France, l'Allemagne, ce sont des choses extrêmement anciennes, l'Angleterre..., il y a vraiment une réalité qui est une richesse, à condition qu'elles ne soient pas les unes contre les autres, mais qu'elles soient avec, qu'elles dialoguent, qu'elles comprennent leurs richesses. Je crois que ce qu'il y a à créer, en particulier, c'est une Europe des cultures, une Europe où l'on se connaisse, où l'on connaisse les richesses des uns et des autres, la culture des uns et des autres, il y a là un immense travail à faire, que la culture devienne quelque chose de plus commun, qu'aussi les gens qui font des études universitaires accèdent à la culture des uns et des autres, qu'on fasse des voyages, qu'on apprenne à connaître les arts, la musique des uns et des autres, je crois qu'il y a des choses à faire dans ce genre...

– J.-L. M. : Merci bien. Monsieur le Chanoine, vous qui êtes anglais, vous n'allez pas être contre cette idée-là, de garder les nations, ou alors je me trompe complètement?

– Ch. C : Je rêve d'une Europe, oui, mais les frontières, souvent... Quand la Yougoslavie était une fédération, j'ai voyagé à Belgrade où j'avais des cousins par mariage, et je suis allé souvent devant le château de Belgrade, et quand j'ai été là, j'ai toujours pensé que pendant la vie de ma grand-mère, je me souviens très bien, c'était la frontière entre l'Autriche et la Turquie, l'Empire d'Autriche et l'Empire ottoman. Et peut-être c'est là, à la jonction du fleuve Sava et du Danube, c'est peut-être là qu'il reste encore une frontière entre l'Europe et l'Asie, et c'est aussi la frontière entre le Catholicisme et l'Orthodoxie. Je ne sais pas, mais c'est peut-être une définition de l'Europe...

– J.-L. M. : (à Élisabeth Behr-Sigel) : Je ne sais pas si vous allez être tout à fait d'accord...

– E. B.-S. : Je n'ai pas bien entendu...

– J.-L. M. : Vous avez parlé hier de la frontière entre le monde orthodoxe et le monde catholique, l'Orient, l'Occident...

– E. B.-S. : Je crois que c'est un peu triste de dire que l'Europe s'arrête là où commence l'Orthodoxie, je crois que c'est de la folie... Je crois qu'en réalité, c'est ma conviction, que l'Europe ne s'arrête pas... Quand je suis en Russie, je me sens en Europe... Parmi les Russes, il y a beaucoup d'Européens. Naturellement, c'est une question, en partie, de culture. Il est évident qu'un paysan sibérien est peut-être très différent d'un paysan anglais ou d'un paysan français, je n'en sais rien...

Mais en tous cas, je crois que ce serait grave de dire que l'Europe s'arrête là où commence l'Orthodoxie. C'est vraiment enfoncer l'Orthodoxie dans son anti-occidentalisme, c'est vraiment nier ce qui nous unit, parce que nous avons tout de même un héritage spirituel commun; Enfin, je ne sais pas, je suis persuadée de notre héritage spirituel commun. J'ai pas mal travaillé sur les saints russes, j'ai écrit un livre sur les saints russes, et finalement, ces saints russes sont tellement proches des saints occidentaux, un saint Serge de Radonège ou un saint Nil Sorsky sont tellement près de saint François d'Assise. Je pense que c'est ça qui nous unit, c'est par les signes que nous sommes unis, alors, naturellement, il y a des différences de culture, il y a des différences d'histoire, mais je ne pense pas que l'Europe s'arrête... Je crois que c'est souvent une part d'ignorance des autres, de connaissance superficielle, on se heurte... Je crois qu'en profondeur il y a un héritage commun de l'Europe, un héritage spirituel commun entre nous, qui nous est commun... Je suis bête!

– J.-L. M. : Non, mais non, tout sauf ça!

Raphaël Picon? Raphaël... ?

–R. P. : Par rapport à toutes ces questions du nationalisme, du régionalisme, de la nation, ...

– J.-L. M. : De la fédération...

– R. P. : ... l'intérêt de l'Europe, c'est justement de montrer que nous pouvons avoir des appartenances multiples. Qu'on peut à la fois être attachés, déterminés par la ville où on habite, par sa région, par son pays, par le continent. Et je crois que, justement, le problème du nationalisme, c'est le problème qui se pose quand il n'y a plus que la nation, lorsqu'on est entièrement réductibles à la nation, et qu'il n'y a rien d'autre que la nation.

Alors, justement, on peut tout à fait valoriser la nation sans se fonder sur le nationalisme, parce que la nation, ça n'est pas la même chose, parce que, au-delà de la nation, il y a aussi justement l'Europe.

Moi, je serais vraiment un défenseur d'une Europe bicamérale, c'est-à-dire une Europe qui valorise à la fois la nation, le niveau local, et aussi une instance autre qui serait une instance européenne. Je crois que c'est justement la chance, l'Europe, de réaliser le fait que nous n'appartenons pas qu'à un seul lieu, mais à plusieurs instances qui peuvent avoir un rôle pour nous.

– J.-L. M. : Dites-moi, Guy Aurenche, vous ne rêvez pas un peu des États-Unis d'Europe, d'une Europe où l'on dépasse tout cela, où l'on garde nos cultures, d'accord, mais où l'on ait vraiment des États-Unis, oui... d'Europe. Ça ne vous fait pas rêver?

– G. A. : Non, les États-Unis d'Europe ne me font pas rêver.

Ce qui me fait rêver, ce sont des pays d'Europe – alors, là, je pense que pour quelques décennies des États-nations peuvent continuer à être liés ensemble et à mieux se connaître et à construire l'Europe, tout en se fixant un certain nombre d'objectifs.

Pour quoi sommes-nous prêts ? Pour quel motif sommes-nous prêts à accepter des pertes de souveraineté nationale? Là on peut, non pas rêver, mais essayer de se poser la question. Nous savons que l'entité européenne est l'entité économique sinon la plus puissante, en tous cas la plus capable de rivaliser avec l'autre entité économique mondiale. À quoi utilisons-nous cette puissance économique européenne? Est-ce que nous sommes capables, par des choix économiques communs, – et là ce sont des abandons de souveraineté –, est-ce que nous sommes capables de mettre en avant un certain nombre de refus ou de limites à la loi absolue du marché, à la loi absolue du seul profit?

Nous avons... je ne sais pas comment l'Europe pourrait le traiter, mais ça m'intéresserait qu'on me le dise – nous voyons dans la presse aujourd'hui ce fameux procès, en Afrique du Sud, contre l'Afrique du Sud, par un certain nombre de laboratoires, sur le problème des médicaments qui sont fabriqués moins cher, etc. Bien. Qu'est-ce que l'Europe a à dire sur une telle question toute simple ?

Un certain nombre de produits ne sont pas simplement des produits, ce sont des conditions de vie ou de mort, par exemple, des médicaments. Est-ce que nous sommes capables de mettre un certain nombre de freins, de mettre en œuvre des mécanismes économiques qui, par exemple vont, oui, vont humaniser un minimum cette loi du marché, ou, s'il le faut, la remettre en cause? Car, si nous créons cette Union économique, c'est pour être plus forts économiquement; À quoi allons-nous faire servir cette force économique?

Je souhaite, et là, je rêve, mais je pense qu'on peut mettre sur pied des contre-pouvoirs, par des contre-mécanismes. Par exemple, mettre en valeur ce qu'on a appelé, mais on n'ose même plus en parler, ça fait complètement cucul et dépassé, l'Europe sociale. Qu'il soit normal qu'un pays organise une redistribution de revenus au profit de gens qui sont en difficulté, ça paraît aujourd'hui pratiquement incongru de dire cela. Je souhaite que l'Europe soit capable de s'unir, pour cela, de limiter certains de ses pouvoirs nationaux, pour pouvoir le faire.

Dernière chose, je rêve, je le disais en commençant, dans le domaine diplomatique, oui, que nous limitions nos diplomaties nationales, donc nos souverainetés nationales, pour avoir un minimum d'entente, pour – je ne vais pas dire de la logique – mais un peu moins d'illogisme entre notre diplomatie et un minimum de respect des droits de l'homme.

Je reste persuadé que si les pays européens n'étaient pas à se concurrencer entre eux pour savoir qui va vendre sa centrale nucléaire, son TGV à la Chine, nous aurions des résultats efficaces en matière de droits de l'homme en Chine, car l'Europe en est aujourd'hui capable, si elle a une diplomatie unifiée. Sur ce terrain-là, qui veut dire sacrifice de souveraineté, je le répète, pas chacun pour soi, nous sommes capables d'imposer un certain nombre de choses. Je suis pour cette union aussi forte que possible, à condition qu'elle se soit fixé ses buts. Ça n'exige nullement à mon avis la disparition des États-nations, ça exige que, point par point, enjeu par enjeu, lieu de défi par lieu de défi, on soit capable de dire : oui, pour cela, j'abandonne ma seule souveraineté, je la mets au service de...

J'ai parlé diplomatie..., j'ai parlé de produire l'essentiel à la vie et à la survie, j'ai parlé de politique de coopération.

– J.-L. M. : Je rends la parole à la Salle. Peut-être faudrait-il prendre plus de temps, pour nous soumettre plusieurs thèmes? Il y a d'ailleurs beaucoup de questions que j'ai vu arriver; Allez-y.

– Questions de la Salle : Il y a là, en particulier, deux interventions qui évoquent des initiatives possibles de la part des chrétiens. On nous parle des jumelages, également du Mouvement chrétien des retraités, donc, une espèce d'exhortation à nous tous à nous engager dans des initiatives qui créent des liens entre chrétiens de différentes confessions et de différents pays d'Europe. Nos intervenants peuvent peut-être nous donner des idées là-dessus?

Quelles initiatives, et dans quoi nous engager pour faciliter le rôle des chrétiens dans la construction européenne?

– J.-L. M. : D'accord. C'est bien de finir sur ces choses concrètes. Est-ce que les uns et les autres... Guy Aurenche nous a déjà donné quelques pistes, mais est-ce que vous voulez nous proposer d'autres pistes? Antoine Sonntag, est-ce que vous avez des propositions très concrètes à nous faire? Il réfléchit...

– A. S. : Je n'ai pas de propositions très concrètes, mais, ce matin, dans le groupe de travail, il y avait des gens qui se plaignaient en disant: dans ma paroisse, dans ma communauté, les gens ne sont pas sensibilisés, ça ne les intéresse pas, mon curé, ça ne l'intéresse pas, etc. Eh bien, que ceux qui sont sensibilisés aillent voir leur curé et demandent à pouvoir reproduire un texte ou écrire sur la feuille de choux paroissiale.

On peut écrire aux revues pour les sensibiliser sur tel ou tel sujet, et les revues, les journaux sont très sensibles aux courriers des lecteurs qui leur disent: vous devez informer sur tel ou tel sujet. Il y a des nouvelles qui passent inaperçues parce que, apparemment, ça n'intéresse personne, – en tous cas ça n'intéresse pas les journalistes, qui ne font pas d'articles là-dessus. Mais s'il y a des lecteurs que ça intéresse, ensuite, on s'informe sur le sujet. Je crois que l'on peut susciter de l'intérêt de cette manière-là.

Ensuite, chacun d'entre nous est membre d'associations, confessionnelles ou non. La plupart des associations, ou disons beaucoup d'associations locales, régionales, confessionnelles ou non, sont membres d'un réseau national, et très souvent le réseau national est membre d'un réseau européen ou d'un réseau international. On peut donc essayer de s'informer sur l'internationale de nos associations. Il y a des internationales de partis politiques, l'Internationale socialiste, l'Internationale des conservateurs, l'Internationale démocrate-chrétienne, des internationales syndicale, la Confédération internationale des syndicats, mais il y a aussi des internationales d'associations.

Dans le milieu chrétien qui passe ses dimanches dans les amphithéâtres à réfléchir plutôt que de se promener en forêt, en général, les gens sont très souvent membres de beaucoup d'associations, donc je suis sûr qu'ici il y a quatre mille adhésions à des associations différentes dans cette salle. Eh bien, si chacun s'informe dans son association, et se dit, mais au fond, mon association, est-ce qu'elle est membre d'un réseau européen? Beaucoup de gens feront des découvertes; Ils ne savent pas ça. Leur association locale est membre d'un réseau européen, et ça, c'est un moyen, c'est un moyen simple, à portée du militant de base, d'agir; Voilà. Ce sont des petits moyens. Évidemment, on peut dire: oui, ça n'intéresse personne, ils ne font rien, mais nous-mêmes, nous pouvons susciter l'intérêt, nous pouvons dire quelque chose.

– J.-L. M. : Raphaël Picon, sur le même sujet? Des propositions concrètes?

– R. P. : Oui, juste deux mots: celui d'accueillir et celui de voyager.

Je crois que ce sont les deux seules choses vraiment les plus précieuses: contact réel, parce que physique, avec l'autre, avec la différence qu'on a lorsqu'on accueille chez soi, lorsqu'on passe du temps avec les autres et lorsqu'on voyage. On a d'immenses possibilités de voyager, il faut les mettre au service de l'Église.

– J.-L. M. : Élisabeth Behr-Sigel ?

– E. B.-S. : La seule chose que je puis dire: il existe, – quelques-uns ici m'en ont parlé –, il existe une Fraternité orthodoxe en Europe occidentale. C'est une réalité, et c'est venu tout petit. Je me rappelle, nous étions, il y a une vingtaine d'année, quelques-uns ensemble. Nous nous plaignions que les Orthodoxes étaient divisés, qu'en France, ils venaient de différentes nations, et un prêtre, un moine, le "Moine de l'Église d'Orient", nous a jeté : faites donc une fraternité.

Et ça a commencé vraiment. Nous étions peut-être une quinzaine, vingt, nous avons pu nous réunir. À l'automne dernier, nous étions 800 venus de France, mais aussi d'Angleterre, de Grande Bretagne, pas mal, des cars entiers sont venus, d'Allemagne, de Suisse, de Belgique, et je crois que c'était pour nous une richesse, je crois que ça ouvre. Certainement, le péché des Orthodoxes, leur tentation, c'est le nationalisme, et alors, justement, cette Fraternité orthodoxe en Europe occidentale permet de dépasser cela, crée des liens. J'ai été très frappée de rencontrer ici même plusieurs d'entre vous qui m'ont dit : Ah, comme c'était bien, cette réunion de Paray-le-Monial, il y avait un souffle prophétique qui a passé... Bon, eh bien, j'en suis heureuse. Alors sachez en tous cas que les Orthodoxes ont une Fraternité européenne.

– J.-L. M. : Je voulais rappeler que ce matin Jean-Pierre Payot, dans l'atelier qui se tenait ici, disait combien les interventions de chrétiens, notamment à la Fédération protestante, au sujet des prisons, étaient parfois efficaces.

C'est ce que tu disais, à savoir que les textes qui ont été envoyés, le travail qui a été fait par une petite commission – Vous savez, dans l'Église réformée, chez les Protestants, on n'est jamais très nombreux. Quand on fait un texte il n'y a jamais des milliers de gens à les signer, c'est quelques dizaines... Parfois, eh bien ces textes sont repris à l'Assemblée nationale, sont utilisés par les députés, et il y a une vraie efficacité des actions de lobbying.

C'est un exemple tout simple que je vais vous donner, mais vous savez qu'il y a eu tout un débat chez les Protestants, vous avez peut-être pu lire cela dans Réforme, France-culture a supprimé une émission pendant le Carême, une émission protestante qui avait lieu le samedi après-midi, parce qu'ils estimaient qu'il n'y avait pas beaucoup de gens qui écoutaient. Ils ont viré ça le dimanche à six heures du matin. Il y a eu en tout et pour tout quinze personnes – j'ai les doubles des lettres – qui ont écrit à France-Culture. Eh bien, France-Culture a fait machine arrière. La présidente de France-Culture, Laure Adler, m'a téléphoné à la Fédération, en disant: Écoutez, on s'excuse. Ce sont des mauvaises manières qu'on a faites à cette communauté, qui est finalement bien et respectueuse des libertés, qui se plaint, mais pas violemment, et donc on va rétablir ça.

Vous voyez, une action de lobbying, toute simple, a une vraie efficacité. Et je crois que nous sommes, je le disais tout à l'heure, nous sommes un peu timorés en tant que chrétiens.

Par exemple : il va y avoir des présidentielles, on se prépare, on va y entrer après les municipales, eh bien, il faut un peu interroger tous nos partis, tous nos groupes politiques sur ce qu'ils vont proposer pour l'Europe. Ils vont le dire au Président de la République, et l'on sait que le Président de la République n'a pas les coudées complètement franches par rapport à l'Europe, et l'Europe détermine une immense partie de la politique aujourd'hui. Si on ne pose pas de questions, si les citoyens ne posent aucune question sur l'Europe, eh bien, nos politiciens vont parler, je ne sais pas, de ce qui les intéresse et des débats entre eux, ils feront de la politique politicienne.

C'est notre responsabilité de citoyens qui sommes des électeurs, qui pouvons prendre parti. Nous pouvons faire de petites actions de lobbying, signer un texte à vingt personnes, vous le croirez ou vous ne le croirez pas, ça a du poids. Vous envoyez à un député un texte signé de vingt personnes, ça a un poids considérable. On ne le pense pas. Moi, je le vérifie très, très souvent dans pas mal d'actions, de gens qui se sont regroupés, qui ont fait entendre leur voix, modestement, et souvent, elle est entendue.

Il ne faut pas croire que l'on n'est systématiquement pas entendus, parce que les politiciens sont attentifs à ce qui se trame, ils n'ont pas beaucoup d'éléments de vérification. D'ailleurs, à par leurs centrales de communication et leurs boîtes de communication, ils aiment bien avoir des retours: n'ayons pas peur de donner des retours aux hommes politiques.

Est-ce que vous vouliez dire encore un mot là-dessus, des propositions concrètes?

– ??? (non identifié) Vous avez commencé ce débat, tout à l'heure, en opposant les prophètes et les réalistes. Je crois qu'il ne faut pas les opposer. Il n'y a rien de plus réaliste, à mon avis, moi je connais mal la Bible, qu'un prophète. Il est sûrement très réaliste, puisqu'il a réussi à obtenir qu'on continue à parler de lui trois mille ans après. Donc, c'est que, véritablement, il a été très efficace.

Alors, un petit moyen pour que nous soyons à la fois des prophètes et des réalistes: arrêtons de concocter à longueur de dimanches, ou de temps liturgiques, des célébrations de pleureurs. Nous disons à Dieu tout ce qui ne va pas, il faut qu'il ait un moral d'acier pour tenir le coup. Je vous assure que nous serons capables en partant de gestes positifs qui sont faits sur l'Europe d'être à la fois des prophètes et des réalistes, si nous acceptons de prendre le risque dans nos célébrations de célébrer l'imagination, de célébrer le courage, de célébrer ce qui avance. De petites choses, mais arrêtons de célébrer la mort, célébrons l'imagination et le courage qui avancent, effectivement, et qui se construisent en Europe, célébrons le courage de l'œcuménisme de certaines communautés qui prennent le risque de se faire taper dessus s'il faut se faire taper dessus, ou de se faire simplement taper sur les doigts, quand ça arrive, célébrons cela dans nos célébrations, je pense que nous aurons fait largement avancer l'Europe, parce que, je le répète, nous aurons reconjugué le prophétisme et le réalisme.

– J.-L. M. : Je veux bien vous redonner la parole, chers amis, mais c'est une bonne conclusion que nous venons d'avoir là, c'est un bon envoi.

Ça vous va? Plus de questions? Eh bien, moi je n'ai pas plus à dire qu'à laisser la parole au président de ce magnifique colloque. Je crois qu'il nous a tous beaucoup intéressés. Je ne sais pas s'il y aura des actes, certainement qu'on va nous annoncer ça. Il faudrait faire une motion, une recommandation à envoyer aux Églises. Je laisse cette idée aux organisateurs, peut-être qu'il faut faire quelques lignes et envoyer ça aux paroisses, aux communautés et aux responsables de toutes les Églises qui étaient représentées ici, pour leur dire:

l'Europe, ça nous intéresse, et en tant que chrétiens, nous avons là-dessus des choses à dire.

Nous avons à être à la fois prophètes et réalistes et ça vaut le coup de s'y intéresser. La preuve : ce week-end de Poitiers.

Je vous laisse la parole, cher ami.

– Stéphane Griffiths : Il n'est pas question de conclure encore, puisque nous allons prier ensemble, maintenant, au cours d'une célébration œcuménique, mais je sais que certains ont des trains à prendre et vont partir.

Oui, c'est vrai qu'on aimerait bien faire des actes, c'est-à-dire reprendre les communications des uns et des autres, les questions, les réponses aux questions, etc. Nous ne sommes pas encore complètement engagés, puisqu'on n'a pas encore fait de souscriptions, mais sachez qu'on a la volonté de le faire et que nous vous recontacterons directement, puisque nous avons un fichier avec vos noms et vos adresses. Donc, dès que les actes seront prêts, nous vous recontactons pour vous les proposer.

 

 

La célébration œcuménique

du dimanche après-midi

Présidée par
– le Pasteur Jacques Chauvin, Église réformée,
– le Père Serge Duguet, Église catholique,
– le Père Philippe Maillard, Église orthodoxe

õ Introduction : Père Serge Duguet

Lecture : Apocalypse 21, 5-6

Chant : (Chœur de la paroisse orthodoxe Saint-Hilaire, Poitiers)

Vous tous qui avez été baptisés en Christ,
vous avez revêtu le Christ, Alléluia !
(ter)

Évocation de "Grands européens"

L'Europe et les Églises, cela a des bases bien anciennes. Le Christianisme, qu'on le veuille ou non, a été le premier ciment de tous nos pays, le premier lien entre des peuples bien divers. C'est pourquoi nous évoquons maintenant quelques noms.

Hilaire de Poitiers et d'Orient
Né à Poitiers d'une famille de patriciens païens, il étudia la rhétorique et la philosophie. En quête de vérité, il se convertit et se fit baptiser. Bien que marié, il fut élu évêque de Poitiers vers 353. Menant campagne contre l'hérésie arienne et exilé en Asie mineure par l'empereur Constance, il s'initie à la philosophie grecque. Revenu à Poitiers, il fait déposer les évêques ariens. Grâce à lui, la foi de Nicée triomphe en Gaule

Martin, de Panonie (Hongrie) à Tours
Militaire dans la garde impériale, il est connu pour avoir partagé son manteau avec un pauvre mendiant, aux portes d'Amiens. Baptisé, puis libéré, il se place sous la direction de saint Hilaire à Poitiers. Avec l'appui d'Hilaire, il créa le monastère de Ligugé. Élu évêque de Tours en 317, il reste fidèle à l'idéal monastique et résida au monastère de Marmoutier qu'il fonda, et qui devint une pépinière de missionnaires.

Radégonde, de Thuringe et du Poitou
Fille du roi païen de Thuringe, puis captive du roi franc Clotaire Ier qui l'épousa. Quittant une cour dépravée, elle se fait consacrer diaconesse par saint Médard en 555; puis fonda la grande abbaye féminine de Saint-Croix à Poitiers.

Augustin, de Rome à Canterbury
Envoyé par le pape Grégoire le Grand pour évangéliser les Angles (Anglais). Il fondera le siège de Canterbury en 598.
Le Pape lui avait dit: "enseignez à l'Église des Anglais ce que vous avez trouvé de bien dans l'Église de Rome et dans celle de Gaule. Ce qui est important, c'est de prendre ce qu'il y a de bien d'où que ce soit".

Colomban, d'Irlande en France et en Italie
Moine d'Irlande qui au VIIe siècle va ré évangéliser la Gaule, puis l'Italie et y fonder des monastères: Luxeuil, en France, Bobbio en Italie. Son disciple Gall ira en Helvétie et laissera son nom au monastère et à la ville de Saint-Gall.

Winfried, de Grande-Bretagne en Allemagne et aux Pays-Bas
Au VIIIe siècle, il évangélise les Saxons sous le nom de Boniface et organise l'Église dans l'Empire de Charlemagne. Il fonde plusieurs monastères, dont Fulda où il fut enterré.

Cyrille et Méthode, apôtres des Slaves
Originaires de Thessalonique, ces deux frères entrés au monastère du Mont Olympe en Bithynie sont envoyés en 862 évangéliser la Moravie-Pannonie. Ils commencent par traduire l'Évangile et les textes liturgiques en slavon. Méthode, sacré évêque, eut l'autorisation du Pape de célébrer la liturgie dans cette langue, mais rencontra l'hostilité des évêques allemands qui tenaient à la messe en latin, et qui l'emprisonnèrent.
On leur doit l'existence actuelle de la plupart des Églises slaves. Ces deux saints demeurent un lien entre catholiques et orthodoxes. Le pape Jean-Paul II les proclama patrons de l'Europe, au même titre que saint Benoît.

Plus près de nous, au XXe siècle:

Marie Skobtsova, de Russie à Paris et à Ravensbrück
Venue d'Ukraine et de Saint-Pétersbourg, elle arrive à Paris dans les années 20. Après une vie bien tourmentée, elle fera profession monastique. Sa maison est ouverte à tous les exilés russes, puis aux juifs. Arrêtée, elle disparaîtra au camp de Ravensbrück.

Enfin, parmi les pionniers, ouvriers de l'Europe, que nous ne pouvons tous citer, nous avons retenu trois noms:

Edmond Michelet,
né en 1899, engagé volontaire à 17 ans, militant d'action catholique. Père de sept enfants, installé à Brive, il accueille des familles allemandes pourchassées par le nazisme. Résistant, déporté à Dachau, il sera libéré le jour de la Pentecôte 1945 après avoir assuré le départ de tous. Revenu en France, il sera député et ministre, laissant le témoignage d'un homme inspiré par la foi et la fidélité à l'Évangile.

Robert Schuman,
né à Luxembourg de parents français qui ont quitté la Lorraine annexée en 1870, devenu avocat à Metz, il entre en politique plus par devoir que par vocation? Président de la Jeunesse catholique de Lorraine, secrétaire d'État aux réfugiés en 1940, il est après une nouvelle annexion de son département pourchassé par la Gestapo. A la libération, à nouveau député, puis ministre, il attachera son nom à la réconciliation franco-allemande à laquelle le poussent ses convictions chrétiennes, sa conception de la paix mondiale, sa double culture. Ce "Père de l'Europe" est l'auteur – avec Jean Monnet – du Plan de la Communauté européenne du charbon et de l'acier qui deviendra le premier pas vers la future Communauté économique européenne.

Konrad Adenauer,
chancelier de la République fédérale d'Allemagne, ce chrétien engagé en politique fut un des partisans les plus actifs de la création de la Communauté économique, et accéléra en 1962-1963 le rapprochement franco-allemand.

Lecture : Genèse 11, 1-9 "La tour de Babel"

Chant : Tropaire de la fête orthodoxe de la Pentecôte

Tu es béni, ô Christ notre Dieu,
Toi qui remplis de sagesse les pêcheurs du Lac
en leur envoyant l'Esprit-Saint.
Par eux, Tu as pris au filet l'Univers.
Gloire à Toi, ô Ami de l'homme !

Lecture : Actes, 2, 1-12

õ Introduction : Pasteur Jacques Chauvin

Confession de foi par l'assemblée:

Symbole de Nicée (dans sa forme orientale)

Nous croyons en un seul Dieu, le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre, de toutes les choses visibles et invisibles;
Nous croyons en un seul Seigneur, Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu,
né du Père avant tous les siècles,
Dieu venu de Dieu, lumière issue de la lumière,
rai Dieu issu du vrai Dieu,
engendré et non créé, d'une même substance que le Père
et par qui tout a été fait;
qui pour nous les hommes et pour notre salut, est descendu des cieux
et s'est incarné par le Saint-Esprit dans la vierge Marie
et a été fait homme.
Il a été crucifié pour nous sous Ponce Pilate, il a souffert et il a été mis au tombeau;
il est ressuscité des morts le troisième jour, conformément aux Écritures;
il est monté aux cieux où il siège à la droite du Père.
De là, il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts
et son règne n'aura pas de fin.
Nous croyons en l'Esprit-Saint, qui règne et qui donne la vie,
qui procède du Père,
qui avec le Père et le Fils est adoré et glorifié, qui a parlé par les Prophètes;
Nous croyons l'Église une, saint, catholique
(universelle) et apostolique.
Nous confessons un seul baptême pour la rémission des péchés;
nous attendons la résurrection des morts
et la vie du monde à venir. Amen.

õ Introduction : Père Philippe Maillard

Litanies (selon l'Office orthodoxe), rythmées par le chant du Kyrie Eleison.

En paix, prions le Seigneur.
Pour la paix qui vient du ciel et pour le salut de nos âmes, prions le Seigneur
Pour la paix du monde entier, la stabilité des saintes Églises de Dieu et l'union de tous,
prions le Seigneur
Pour cette sainte maison, pour ceux qui y entrent avec foi, piété et crainte de Dieu, prions le Seigneur

Pour tous les ministères en Christ, pour tous ceux qui servent et tout le peuple,
prions le Seigneur
Pour les pays d'Europe, pour leurs gouvernements et pour tous leurs peuples,
prions le Seigneur

Pour cette ville, pour toute ville et toute contrée, et pour ceux qui y vivent dans la foi,
prions le Seigneur
Pour des saisons clémentes, l'abondance des fruits de la terre et des jours de paix,
prions le Seigneur
Pour ceux qui sont en mer et dans les airs, pour les voyageurs, les malades les prisonniers, pour tous ceux qui peinent et pour le salut de tous,
prions le Seigneur
Pour être délivrés de toute affliction, colère, péril et nécessité,
prions le Seigneur

Secours-nous, aie pitié de nous et garde-nous, ô Dieu, par ta grâce
Le chœur et l'assemblée : Kyrie eleison

Faisant mémoire de notre très sainte, immaculée, toute bénie et glorieuse
Souveraine, la Mère de Dieu et toujours Vierge Marie, et de tous les saints, confions-
nous nous-mêmes, les uns les autres, et toute notre vie, au Christ notre Dieu.

Seigneur notre Dieu dont la puissance est incomparable et la gloire incompréhensible, dont la miséricorde est incommensurable et l'amour pour les hommes ineffable, Toi-même, Maître, dans ta tendresse, abaisse ton regard sur nous et accorde-nous, à nous et à tous ceux qui prient avec nous, tes riches bienfaits et tes largesses, car à Toi appartiennent toute gloire, honneur et adoration, Père, Fils et Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles.


Le chœur et l'assemblée : Amen !

Prière universelle :

¯ Prière pour l'unité des Églises, de Michel Hubaut, franciscain

Ô Esprit Saint, réunis nos Églises d’Orient et d’Occident, rassemble catholiques, orthodoxes et protestants dans une commune et unanime prière. Rappelle-nous que Jésus-Christ, les bras ouverts, est mort crucifié pour rassembler les enfants de Dieu dispersés, blesse notre cœur de sa passion pour l’Unité.

Ô Esprit Saint, libère-nous de la tentation de mettre la Bonne Nouvelle du Christ et notre foi au service de nos nationalismes étroits ; convertis nos désirs de reconquête, de restauration, de pouvoir temporel, de revanche et de triomphalisme ; délivre-nous de toute forme d’intolérance et de fanatisme, transforme nos tendances à annexer Dieu et son dessein d’amour universel en volonté d’écoute, de dialogue et de service fraternel.

Ô Esprit Saint, convertis nos rêves d’uniformité, de structures monolithiques, par l’accueil émerveillé d’une Église symphonique où chaque communauté est capable de jouer sa partition sans nuire à l’indivisible communion, où dans le respect des différences et de la diversité, à plusieurs voix, l’unique symphonie du Salut est chantée.

Ô Esprit Saint, donne aux Églises d’Orient et d’Occident la grâce du discernement et de l’ouverture, pour accueillir les richesses de leur propre culture, et les guider vers la plénitude du Royaume du Christ ressuscité, auquel aucune ne peut totalement s’identifier.

Ô Esprit Saint, accorde aux Églises d’Orient et d’Occident, à la lumière de l’Évangile du Christ vivant, de soutenir et d’orienter le dynamisme des civilisations, d’encourager et de purifier le meilleur de leurs aspirations, d’y cultiver toute semence de vie qui peut éclore et d’y combattre toute semence de mort.

Nous sommes joyeux de pouvoir bâtir sur toi et de mettre en toi notre confiance. Amen!

¯ Prière pour la paix, du patriarche Athénagoras de Constantinople

Seigneur très miséricordieux, Jésus-Christ, notre Seigneur et notre Dieu, Toi qui nous donnes de prier du même cœur,

Toi qui as promis d’exaucer les demandes de deux ou trois qui se réuniraient en ton nom,

Toi, maintenant, exauce les supplication que nous t’adressons pour le bien de tous :donne ta paix à l’Église et au monde, accorde-nous de faire ta volonté dans la connaissance de ta vérité.

Tu es en effet le Roi de la paix et le Sauveur de nos âmes.

À toi nous rendons gloire, Père, Fils et Saint-Esprit, maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles.

¯ Prière pour ceux qui sont dans la difficulté et pour ceux qui les accompagnent, avec Karl Barth, théologien luthérien

Toi notre seul, notre unique Dieu, nous déposons devant toi les soucis, les questions et les détresses des autres hommes. Souviens-toi de tous ceux qui ont des difficultés! Console et réconforte tous les malades du corps et de l’âme, tous les nécessiteux et particulièrement ceux qui sont privés d’amis et de secours humains.

Viens en aide aux réfugiés, aux exilés, à tous ceux qui, en Europe et dans le monde, souffrent injustement.

Enseigne ceux qui ont à enseigner, et dirige ceux qui sont appelés à gouverner!

Suscite dans toutes les Églises, dans l’Église catholique romaine comme aussi dans les communautés libres, de joyeux et courageux témoins de ton Évangile!

Accompagne et éclaire les missionnaires ainsi que les jeunes Églises qu’ils doivent servir!

Donne à tous ceux qui espèrent en toi d’agir pendant qu’il est temps et récompense les efforts sincères de ceux qui ne te connaissent pas.

¯ Prière pour les droits de l'homme du pape Jean-Paul II

Aide-nous à faire, Seigneur, qu’il n’y ait plus d’enfants mal nourris, sans éducation, sans instruction, qu’il n’y ait plus de jeunes sans formation.

Aide-nous à faire, Seigneur, qu’il n’y ait plus de paysans sans terres pour vivre et se développer dignement ; qu’il n’y ait plus de travailleurs maltraités ni lésés dans leurs droits ; qu’il n'y ait plus de systèmes qui permettent l’exploitation de l’homme par l’homme, ni l’exploitation de l’homme par l’État.

Aide-nous à faire, Seigneur, qu’il n’y ait plus de corruption; qu’il n’y ait plus des gens dans l’abondance tandis que d’autres manquent de tout, sans faute de leur part; qu’il n’y ait plus tant de familles mal constituées, brisées, désunies, insuffisamment aidées.

Aide-nous, Seigneur, à faire qu’il n’y ait plus d’injustices et d’inégalités dans l’administration de la justice ; qu’à personne ne manque la protection de la Loi et que cette protection soit égale pour tous; que la force ne prévale pas sur la vérité et le droit, mais au contraire, la vérité et le droit sur la force ; et que les raisons économiques et politiques ne prévalent jamais sur les exigences de l’homme.

¯ Prière pour la rencontre avec le pasteur André Dumas.

Notre Dieu, sans quitter nos limites nous voudrions franchir nos frontières pour vivre le voyage, l’échange, la communion. Nous voudrions aller là où ne nous porte pas notre origine, comprendre ce que notre formation ne nous donne pas à saisir, faire ce que nos habitudes ignorent, oublient et parfois méprisent. Nous voudrions faire comme toi qui es le Dieu unique d’un peuple unique et qui es pourtant aussi le Dieu qui abat les barrières, qui va et envoie jusqu’aux extrémités de la terre, qui va et envoie jusqu’aux extrémités de l’existence. Nous voudrions franchir nos frontières avec toi.

Donne-nous d’aller là où nous nous raidissons, là où nous nous refusons d’aller. Donne-nous la force et la joie de franchir l’infranchissable de chacune de nos vies. Amen.

¯ Prière pour les peuples de l'Europe

(prière dite dans la Cathédrale de Strasbourg lors des sessions européennes.)

O Dieu, Créateur et Père de tous les hommes, tu appelles à Toi tous les peuples de la Terre. Éclaire-les, afin que, dans le désarroi de notre temps, ils reconnaissent ce qui peut leur apporter la paix.

Suscite en eux un désir sincère d’entente et d’union. Aide-les à se pardonner mutuellement le mal qu’ils se sont fait et à collaborer, dans le respect des droits de chacun, à l’œuvre de paix, en conformité avec Ta volonté. Bannis de leur cœur tout sentiment de haine et de rancune, et préserve-les des tentations d’orgueil et d’égoïsme national.

Que les peuples de l’Europe auxquels tu as accordé, en une si large mesure, les bienfaits de l’Évangile, reconnaissent leur devoir et s’engagent dans la voie de l’union, en vue d’une coopération toujours plus fraternelle.

Bénis les efforts de ceux qui se consacrent à cette grande tâche, Qu’ainsi Ton Nom soit glorifié et que soit préparé l’avènement de Ton Règne.

Par Jésus-Christ, Notre Seigneur. Amen.

Notre Père... (par tous)

Chant : "À l'image de ton amour..."

Bénédiction par les ministres
(selon 2 Cor 13, 13 :) "La grâce du Seigneur Jésus-Christ,
l'amour de Dieu
et la communion du Saint-Esprit
soient avec vous tous"

Chant final : "Un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père"
(couplets par solistes, refrain par l'assemblée)

 

 

Charte œcuménique
en vue d'une collaboration croissante entre les Églises en Europe

"Gloire soit rendue au Père et au Fils et au Saint Esprit"

En notre qualité de Conférence des Églises européennes (KEK) et de Conseil des Conférences épiscopales d'Europe (CCEE), dans l'esprit du message des deux Rassemblements oecuméniques européens de Bâle en 1989 et de Graz en 1997, nous sommes fermement décidés à maintenir et à développer la communion qui a grandi entre nous. Nous remercions notre Dieu Trinité de ce qu'il conduit nos pas, par son Esprit Saint, vers une communion toujours plus intense.

De nombreuses formes de collaboration oecuménique ont déjà fait leurs preuves. En fidélité à la prière du Christ: "Que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi, qu'ils soient aussi un en nous, afin que le monde croie que tu m'as envoyé" (Jean, 17,21),nous ne devons cependant pas en rester à la situation actuelle. Mais , ayant conscience de nos fautes et en étant prêts à nous convertir, nous devons nous efforcer de vaincre les divisions qui existent encore entre nous, pour annoncer ensemble, de manière crédible, la Bonne Nouvelle de l'évangile parmi les peuples.

Dans l'écoute commune de la Parole de Dieu dans l'écriture Sainte et appelés à confesser notre foi commune, comme à agir ensemble, en conformité avec la vérité que nous avons reconnue, nous voulons témoigner de l'amour et de l'espérance pour tous et pour toutes.

Sur notre continent européen, de l'Atlantique à l'Oural, du Cap Nord à la Méditerranée, marqué plus que jamais par une pluralité culturelle, nous voulons, avec l'évangile, nous engager pour la dignité de la personne humaine comme image de Dieu, et, comme Églises, contribuer à la réconciliation des peuples et des cultures.

C'est dans ce sens que nous adoptons cette Charte comme engagement commun au dialogue et à la collaboration. Elle décrit les tâches oecuméniques fondamentales et en déduit une série de lignes directrices et d'obligations. Elle doit promouvoir, à tous les niveaux de la vie de l'Eglise, une culture oecuménique de dialogue et de collaboration et créer pour cela une norme obligatoire. Cependant, elle n'a aucun caractère magistériel, dogmatique ou canonique. Son caractère obligatoire consiste plutôt dans le devoir que se font les Églises elles-mêmes et les organisations oecuméniques signataires. Celles-ci peuvent formuler, sur la base de ce texte, des adjonctions propres et des perspectives communes qui se conjuguent concrètement avec leurs défis particuliers et les obligations qui en découlent.

I. Nous croyons « L'Église une, sainte, catholique et apostolique ».

"Appliquez-vous à garder l'unité de l'esprit par le lien de la paix. Il y a un seul Corps et un seul Esprit, de même que votre vocation vous a appelés à une seule espérance; un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême; un seul Dieu et Père de tous, qui règne sur tous, agit par tous et demeure en tous" (Éphésiens, 4, 3-6).

1. Appelés ensemble à l'unité dans la foi

Avec l'évangile de Jésus-Christ, comme cela est attesté dans la Sainte écriture et formulé dans la confession de foi oecuménique de Nicée Constantinople (381), nous croyons au Dieu Trinité: le Père, le Fils et le Saint Esprit. Puisque nous confessons, avec ce Credo, "l'Eglise une, sainte, catholique et apostolique", notre devoir oecuménique indispensable consiste à rendre visible cette unité, qui est toujours un don de Dieu. Des différences essentielles dans la foi empêchent encore l'unité visible. Il s'agit surtout de conceptions différentes de l'Eglise et de son unité, des sacrements et des ministères. Nous ne devons pas nous en satisfaire. Jésus-Christ, sur la croix, nous a révélé son amour et le mystère de la réconciliation. A sa suite, nous voulons faire tout notre possible pour surmonter les problèmes et les obstacles qui séparent encore les Églises.

Nous nous engageons :

– à suivre l'exhortation apostolique de la lettre aux éphésiens et à faire des efforts avec persévérance pour une compréhension commune de la Bonne Nouvelle du salut en Christ dans l'évangile;

– à travailler en outre, dans la force de l'Esprit Saint, à l'unité visible de l'Eglise de Jésus Christ dans l'unique foi, qui trouve son expression dans un baptême réciproquement reconnu et dans la communion eucharistique, tout comme dans le témoignage et le service.

II. Sur le chemin de la communion visible des Eglises en Europe

"Si vous avez de l'amour les uns pour les autres, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples. " (Jean, 13, 35)

2. Annoncer ensemble l'évangile

La tâche la plus importante des Églises en Europe, c'est d'annoncer l'évangile par la parole et par les actes, pour le salut de tous les hommes. A cause d'un manque d'orientation sur de nombreux plans, à cause de la désaffection des valeurs chrétiennes, mais aussi à cause de la quête multiforme de sens, les chrétiennes et les chrétiens sont provoqués particulièrement à témoigner de leur foi. Cela nécessite un engagement accru et un échange d'expérience dans la catéchèse et la pastorale dans les communautés locales. De même il est important que tout le peuple de Dieu s'efforce de transmettre ensemble l'évangile au sein de la société, comme aussi de le mettre en valeur à travers l'engagement social et l'attention portée à la responsabilité politique.

Nous nous engageons :

- à parler de nos initiatives d'évangélisation avec les autres Églises, à conclure des accords à ce sujet et à éviter ainsi une concurrence dommageable ainsi que le danger de nouvelles divisions;

– à reconnaître que toute personne peut choisir son engagement religieux et ecclésial dans la liberté de sa conscience. Personne ne doit être poussé à se convertir par pression morale ou incitations matérielles. De même, personne ne doit être empêché de se convertir selon sa libre décision.

3. Aller les uns vers les autres

Dans l'esprit de l'évangile, nous devons réviser ensemble l'histoire des Églises chrétiennes, qui est marquée par de nombreuses bonnes expériences, mais aussi par des divisions, des hostilités et même des conflits armés. Des fautes humaines, le manque d'amour et le mauvais usage fréquent de la foi et des Églises pour des intérêts politiques, ont sérieusement détérioré la crédibilité du témoignage chrétien.

L'oecuménisme commence dès lors pour les chrétiennes et les chrétiens par le renouvellement des coeurs et la disponibilité à la pénitence et à la conversion. La réconciliation a déjà progressé dans le mouvement oecuménique.

Il est important de reconnaître les dons spirituels des différentes traditions chrétiennes, d'apprendre les uns des autres et ainsi de recevoir les dons les uns des autres. Pour le développement futur de l'oecuménisme, il est en particulier nécessaire de tenir compte des expériences et des attentes des jeunes et d'encourager leur participation selon leurs moyens.

Nous nous engageons :

– à surmonter notre propre suffisance et à écarter les préjugés, à rechercher la rencontre les uns avec les autres et ainsi, à être là, les uns pour les autres;

– à favoriser une ouverture oecuménique et la coopération dans l'éducation chrétienne, dans la formation théologique initiale et continue, de même que dans la recherche.

4. Agir ensemble

L'oecuménisme se réalise déjà dans des nombreuses formes d'actions communes. Beaucoup de chrétiennes et de chrétiens des différentes Églises vivent et agissent ensemble dans des relations amicales, dans leur voisinage, au travail et dans leurs familles. Les mariages mixtes doivent être tout particulièrement aidés à vivre l'oecuménisme au quotidien. Nous recommandons d'organiser et de soutenir, des groupes de collaboration oecuméniques bi- et multilatéraux au niveau local, régional, national et international. Au niveau européen, il est nécessaire de renforcer la collaboration entre la Conférence des Églises européennes et le Conseil des Conférences épiscopales d'Europe et de réaliser d'autres rassemblements oecuméniques européens. Lors de conflits entre les Églises, les efforts de médiation et de paix doivent être mis en oeuvre ou soutenus.

Nous nous engageons :

– à agir ensemble à tous les niveaux de la vie de l'Eglise, là où les conditions le permettent, et où des motifs de foi ou de plus grande convenance ne s'y opposent pas;

– à défendre les droits des minorités et à aider à réduire, dans nos pays, les incompréhensions et les préjugés entre les Églises majoritaires et minoritaires.

5. Prier les uns avec les autres

L'oecuménisme se nourrit de ce que nous écoutons ensemble la Parole de Dieu et de ce que nous laissons l'Esprit Saint travailler en nous et par nous. En vertu de la grâce ainsi reçue, il existe aujourd'hui de multiples essais d'approfondir la communion spirituelle entre les Églises par des prières et des célébrations et de prier pour l'unité visible de l'Eglise du Christ. La communion eucharistique qui fait encore défaut, constitue un signe particulièrement douloureux de la division entre de nombreuses Églises chrétiennes. Dans certaines Églises subsistent des réserves vis-à-vis de prières oecuméniques communes. Mais de nombreuses célébrations oecuméniques, des chants communs et des prières liturgiques, notamment le Notre Père, marquent fortement notre spiritualité chrétienne.

Nous nous engageons :

– à prier les uns pour les autres et pour l'unité chrétienne;

– à apprendre à connaître et à apprécier les liturgies et les autres formes de vie spirituelle des autres Églises;

– à tendre vers le but de la communion eucharistique.

6. Poursuivre le dialogue

Notre appartenance mutuelle, fondée dans le Christ, est d'une importance fondamentale face a nos différences de positions théologiques et éthiques. A l'opposé de la diversité enrichissante qui nous est donnée, des oppositions de doctrine, dans des questions éthiques et les règles canoniques ont cependant conduit aussi, à des ruptures entre les Églises; en outre, souvent, des circonstances historiques particulières et différents traits culturels ont joué aussi une rôle décisif.

Pour approfondir la communion oecuménique, les efforts en vue d'un consensus dans la foi doivent absolument être poursuivis. Sans l'unité dans la foi, il ne peut y avoir de pleine communion ecclésiale. Il n'y a aucune alternative au dialogue.

Nous nous engageons :

– à continuer consciencieusement et intensément le dialogue entre nos Églises, à différents niveaux, ainsi qu'à examiner ce qui, dans les résultats des dialogues, peut et doit être officiellement déclaré obligatoire;

– lors de controverses, en particulier quand il existe une menace de division pour des questions de foi et d'éthique, à rechercher l'échange et à discuter ensemble ces questions à la lumière de l'évangile.

III. Notre responsabilité commune en Europe

"Heureux ceux qui font oeuvre de paix: ils seront appelés fils de Dieu" (Mt 5,9)

7. Prendre notre part à la construction de l'Europe

Au cours des siècles, s'est développée une Europe principalement marquée, sur le plan religieux et culturel, par le christianisme. En même temps, à cause de la défaillance des chrétiens, en Europe et au-delà de ses frontières, beaucoup de malheur est survenu.

Nous reconnaissons notre part de responsabilité dans cette faute, et nous demandons pardon à Dieu et aux hommes. Notre foi nous aide à tirer les leçons du passé et à nous engager à ce que la foi chrétienne et l'amour du prochain, répandent l'espérance en matière de morale et d'éthique, dans la formation et la culture, en politique et dans l'économie, en Europe et dans le monde entier. Les Églises encouragent une unité du continent européen. Sans valeurs communes, l'unité ne peut être atteinte de façon durable. Nous sommes convaincus que l'héritage spirituel du christianisme représente une force d'inspiration enrichissante pour l'Europe. Sur la base de notre foi chrétienne, nous nous engageons pour une Europe humaine et sociale, dans laquelle s'imposent les droits de l'homme et les valeurs fondamentales de la paix, de la justice, de la liberté, de la tolérance, de la participation et de la solidarité. Nous insistons sur le respect de la vie, la valeur du mariage et de la famille, l'option préférentielle pour les pauvres, la disposition à pardonner, et, en toutes choses, sur la miséricorde.

Comme Églises et comme communautés internationales nous devons affronter le danger que l'Europe se développe en un Ouest intégré et un Est désintégré. En outre, il s'agit de prendre en considération le déséquilibre Nord-Sud. En même temps, il faut éviter tout eurocentrisme et l'on doit renforcer la responsabilité de l'Europe vis-à-vis de toute l'humanité, en particulier des pauvres dans le monde entier.

Nous nous engageons :

– à nous entendre mutuellement sur les contenus et les buts de notre responsabilité sociale commune, et à soutenir le plus possible ensemble les objectifs et les perspectives des Églises vis-à-vis des institutions séculières européennes;

– à défendre les valeurs fondamentales contre toutes les atteintes;

– à nous opposer à toute tentative d'abuser de la religion et de l'Eglise à des fins ethniques et nationalistes.

8. Réconcilier les peuples et les cultures

Nous considérons comme une richesse de l'Europe la diversité des traditions régionales, nationales, culturelles et religieuses. Face au grand nombre de conflits, il est de la mission des Églises de contribuer ensemble au service de la réconciliation des peuples et des cultures.

Nous savons que la paix entre les Églises est également, pour cela, un présupposé important.

Nos efforts communs se portent sur l'appréciation critique et la solution des questions politiques et sociales, dans l'esprit de l'évangile. Puisque nous considérons la personne et la dignité de tout homme comme image de Dieu, nous nous portons garants de l'absolue égalité de valeur de tous.

Comme Églises, nous voulons encourager ensemble le processus de démocratisation en Europe. Nous nous engageons pour un ordre de paix, sur la base des solutions non-violentes des conflits. Nous condamnons toute forme de violence contre les êtres humains, spécialement contre les femmes et les enfants.

Il appartient à la réconciliation de favoriser la justice sociale, dans et entre tous les peuples, avant tout, de surmonter le fossé entre pauvres et riches, ainsi que de vaincre le chômage.

Nous voulons ensemble contribuer à ce que les migrants, les réfugiés et les demandeurs d'asile soient accueillis dignement en Europe.

Nous nous engageons :

– à nous opposer à toute forme de nationalisme, qui conduit à l'oppression d'autres peuples et de minorités nationales et à nous engager pour des solutions non-violentes;

– à renforcer la place des femmes et l'égalité de leurs droits dans tous les secteurs de la vie, ainsi qu'à encourager une juste communauté des femmes et des hommes, dans l'Eglise et la société.

9. Sauvegarder la création

Dans notre foi en l'amour de Dieu, le créateur, nous reconnaissons avec gratitude le cadeau de la création, la valeur et la beauté de la nature. Mais nous voyons avec effroi que les biens de la terre sont surexploités sans considération de leur valeur propre, sans tenir compte de leur caractère limité et sans égards pour le bien des générations futures.

Nous voulons coopérer ensemble à créer des conditions de vie durables pour l'ensemble de la réation. Responsables devant Dieu, nous devons dégager et développer des critères communs pour déterminer ce que les hommes peuvent sans doute faire d'un point de vue scientifique et technologique, mais ne doivent pas faire d'un point de vue éthique. En tout cas, la dignité unique de chaque homme doit garder sa priorité par rapport a ce qui peut être fait par la technique. Nous recommandons d'instituer une journée œcuménique de prière pour la sauvegarde de la création dans les Églises européennes.

Nous nous engageons :

– à promouvoir le développement d'un style de vie, selon lequel, à l'encontre des pressions économiques et consuméristes, nous mettons l'accent sur une qualité de vie responsable et durable;

– à soutenir les organisations ecclésiales agissant pour l'environnement et les réseaux œcuméniques dans leur responsabilité pour la sauvegarde de la création.

10. Approfondir la communion avec le judaïsme

Une communion d'un genre unique nous lie avec le peuple d'Israel Samuel;l, avec lequel Dieu a conclu une Alliance éternelle. Dans la foi, nous savons nos frères et soeurs juifs:"aimés (de Dieu) et c'est à cause des Pères. Car les dons et l'appel de Dieu sont irrévocables" (Rm 11,28-29). Ils ont: "l'adoption, la gloire, les alliances, la Loi, le culte, les promesses et les pères, eux enfin de qui, selon la chair, est issu le Christ..." (Rm 9,4-5).

Nous regrettons et nous condamnons toutes les manifestations d'antisémitisme, telles que les explosions de haine, et les persécutions. Pour l'anti-judaisme chrétien, nous demandons pardons à Dieu et nous demandons à nos frères et soeurs juifs, de pouvoir nous réconcilier avec eux. Il est d'une urgente nécessité, dans le culte et la catéchèse, dans l'enseignement et la vie de nos Églises, de faire apparaître le lien profond de la foi chrétienne avec le judaïsme et de soutenir la coopération judéo-chrétienne.

Nous nous engageons :

– à combattre toutes les formes d'antisémitisme et d'anti-judaïsme dans l'Eglise et la société;

– à rechercher et intensifier, à tous les niveaux, le dialogue avec nos frères et soeurs juifs.

11. Cultiver des relations avec l'Islam

Des musulmans vivent en Europe depuis des siècles. Ils forment de fortes minorités dans de nombreux pays européens. Il a existé et il existe beaucoup de bons contacts et une relation de voisinage entre musulmans et chrétiens, mais aussi des réserves et des préjugés massifs des deux côtés. Ils reposent sur des expériences douloureuses dans l'histoire et dans le passé le plus récent.

Nous voulons intensifier, à tous les niveaux, la rencontre entre chrétiens et musulmans ainsi que le dialogue islamo-chrétien. Nous recommandons, en particulier, de parler ensemble de la foi au Dieu unique et de clarifier le sens des droits de l'homme.

Nous nous engageons :

– à aller à la rencontre des musulmans avec une attitude d'estime;

– à travailler avec des musulmans à des objectifs communs.

12. Rencontre avec d'autres religions et idéologies

La pluralité des convictions religieuses et idéologiques et des formes de vie est devenue une caractéristique de la culture européenne. Les religions orientales et de nouveaux groupes religieux se répandent et suscitent aussi l'intérêt de beaucoup de chrétiennes et de chrétiens. De même il y a toujours davantage d'hommes et des femmes qui se détournent de la foi chrétienne et se conduisent de façon indifférente face à elle, ou suivent d'autres conceptions du monde.

Nous voulons nous efforcer de prendre au sérieux les questions critiques qui nous sont adressées, et nous efforcer d'entrer dans un débat loyal. Il faut aussi discerner avec quelles communautés peuvent être recherchés les dialogues et les rencontres, et celles à l'égard desquelles il faut exprimer une mise en garde d'un point de vue chrétien.

Nous nous engageons :

– à reconnaître la liberté de religion et de conscience de ces hommes et de ces communautés et de nous porter garants pour qu'individuellement et collectivement, en privé et en public, ils puissent pratiquer leur religion et leur conception du monde dans le cadre du droit en vigueur;

– à être ouverts à un dialogue avec tous les hommes de bonne volonté, à poursuive avec eux des objectifs communs et à porter auprès d'eux un témoignage de foi chrétienne.

Comme Seigneur de l'Eglise une, Jésus-Christ est notre plus grande espérance de réconciliation et de paix.

En son nom, nous voulons poursuivre ensemble un même chemin en Europe.

Nous demandons à Dieu l'assistance de son Esprit Saint. "Que le Dieu de l'espérance nous comble de joie et de paix dans la foi, afin que nous débordions d'espérance par la puissance de l'Esprit Saint." (Rom. 15, 13)

En qualité de présidents de la Conférence des Églises européennes (KEK) et du Conseil des Conférences épiscopales européennes (CCEE), nous recommandons à toutes les Églises et Conférences épiscopales d'Europe, de recevoir cette Charte Oecuménique comme document de base et de l'adapter chacune à leur propre contexte.

Avec cette recommandation, nous signons la Charte Oecuménique dans le cadre de la Rencontre Oecuménique Européenne, en ce premier dimanche après la fête de Pâques commune de l'année 2001.

Strasbourg, le 22 Avril 2001

Métropolite Jérémie,
Président de la Conférence des Églises européennes (KEK).

Cardinal Vlk,
Président du Conseil des Conférences épiscopales européennes (CCEE).

 

 

 

achevé d'imprimer
le 28 février 2002
par les soins de
l'association
poitou-œcuménisme,
poitiers